Jan Palach - étudiant qui s'immolait pour protester contre
l'occupation soviétique de la
Tchécoslovaquie
Par Astrid Hofmanova
Le 16 janvier 1969, au pied du Musée national surplombant la principale
avenue de Prague, un étudiant à la Faculté des Lettres de l'Université
Charles, Jan Palach, s'est immolé par le feu, pour protester contre
l'occupation de la Tchécoslovaquie par les troupes du pacte de Varsovie et
contre la léthargie croissante de la nation.
Ce jeudi là du 16 janvier 1969, au début de l'après-midi, un aiguilleur de
tramway s'apperçoit d'une torche vivante sur la rampe du musée. On ne saura
jamais comment il est arrivé jusqu'à là, s'est arrosé, inaperçu, d'essence
et immolé par le feu. Avec des brûlures extrêmement graves, il a été
transporté à l'hôpital, laissant sur le lieu la lettre expliquant les
raisons de son sacrifice, tout à fait étranger à la tradition européenne.
Le nom de cet étudiant deviendra aussitôt le symbole de la résistance
tchécoslovaque à l'oppression. C'est Jan Palach, étudiant à la Faculté des
Lettres de l'Université Charles, né à Vsetaty, au nord de Prague, âgé alors
de 21 ans.
Dans sa lettre, reproduite dans la soirée même du 16 janvier, dans un
millier de tracts apparaissant à Prague, Jan Palach explique le sens de son
acte: protester contre l'agression violente des chars du pacte de Varsovie
qui ont mis fin, en dépit de toutes les normes du droit international, à
la tentative tchécoslovaque de créer le socialisme à visage humain.
Protester contre le fait que l'équipe au pouvoir, composée de ceux-mêmes
qui, pendant l'année précédente, avaient incarné pour le peuple
tchécoslovaque le Printemps de Prague, est devenue le premier instrument
de la consolidation du régime et de sa vassalité à l'égard de Moscou: le
président Ludvik Svoboda, le SG du CC du PCT, Alexander Dubcek, le Premier
ministre, Oldrich Cernik.
La réaction de ces derniers au sacrifice ultime de Jan Palach ne faisait
d'ailleurs que le confirmer: "Nous pouvons comprendre les craintes des
jeunes concernant la politique socialiste. Mais seul le travail et l'effort
patients peuvent assurer l'application des idées socialistes que la jeune
génération attend de la société", pouvait-on lire dans leur communiqué...
A la clinique de la chirurgie esthétique, rue Legerova, où il est soigné,
Jan Palach s'intéresse, malgré son état de santé très grave, aux réactions
du public. En janvier 1969, le système de contrôle des mass-medias n'a pas
encore été rétabli. Ainsi, son geste reçoit une grande place. Les
dirigeants des organisations estudiantines indépendantes lui rendent visite
sur son lit d'hôpital et font connaître dans la presse et la radio ses
explications et son message. Il en découle qu'il voulait arrêter l'agonie
de la liberté, réveiller la nation. Il était convaincu qu'un geste
expressif saura arrêter la démoralisation de la société.
Les médecins n'ont pas réussi à sauver Jan Palach qui est mort 3 jours plus
tard, le 19 janvier 1969.
En ce moment déjà, il était clair que l'objectif de son sacrifice a été
accompli. La société endormie s'est réveillée, les étudiants ont fait la
grève de la faim. Le jour de ses obsèques à Prague, le samedi 25 janvier,
une foule immense se masse tout le long du parcours du cortège funèbre.
Tout le monde porte à la boutonnière un petit ruban aux couleurs nationales
bordé de noir. Le cortège progresse lentement. Sur la place de la Vieille-
ville, il s'immobilise devant le monument de Jan Hus. Les églises se
mettent à sonner et le jeune mort entre symboliquemment dans la lignée des
continuateurs du premier martyr national brûlé vif pour la vérité et la
liberté. Le cortège gagne ensuite la place de la Faculté des lettres, où
ont été enterrés, en 1945, des soldats de l'armée rouge. La place portant
leur nom a été aussitôt rebaptisée au nom de Jan Palach. Or, 3 mois plus
tard, on n'en était plus là. L'enthousiasme de la nation s'est évanoui. Les
gens se sont résignés, la normalisation a commencé.
La tombe de Jan Palach, au cimetière d'Olsany, portant sa dépouille
mortelle, n'a cessé d'être le lieu de pèlerinage, où les bougies et les
fleurs ne manquaient jamais. Il a fallu liquider ce mémento. En 1973, le
corps de Jan Palach est exhumé, incinéré, et déposé dans le caveau de
famille à Vsetaty. Seulement en 1990, après la révolution de velours, à
laquelle, la semaine de Jan Palach, en janvier 89, a donné le départ, sa
dépouille a pu retourner au cimetière d'Olsany.
Néanmoins, entre janvier 69 et janvier 89, les gens n'ont jamais oublié.
Des dissidents, des citoyens courageux et des opposants à la dictature se
réunissaient chaque année, le 19 janvier, sur la place Venceslas, pour
commémorer l'acte de Jan Palach.
Le sacrifice de Jan Palach n'est pas resté isolé. Quelques semaines après,
le 25 février, une seconde torche vivante flambait sur la place Venceslas.
Jan Zajic, âgé de 18 ans, étudiant dans une école professionnelle de
cheminots, avait laissé ce message: "Nous ne pouvons vivre si nous ne
pouvons le faire dans la liberté. Notre décision en faveur de la liberté
est absolue".
"Il a concentré dans son acte tous les sentiments de la jeune génération..." "Ce n'est pas l'acte d'un désespéré, comme veulent le faire croire d'aucuns, c'est une protestation délibérée et un acte héroïque, accompli au nom de la vie..." "Palach s'est sacrifié pour nous réveiller tous..." "Son geste était dirigé contre tous ceux qui acceptent une situation où la volonté du peuple n'est pas respectée..." voilà ce qu'ont écrit des étudiants pragois le jour du décès.
Malheureusement, le réveil n'a pas eu lieu lors des longs vingt ans qui suivirent, mais les gens n'ont pourtant jamais oublié le visage souriant d'un jeune homme qui voulait les tirer de leur léthargie. Cela grâce surtout à une poignée de dissidents et d'opposants irréconciliables avec la dictature communiste. Ces derniers se réunissaient chaque année à l'occasion de l'anniversaire de la mort de Jan Palach, le 19 janvier, pour non seulement honorer sa mémoire mais pour protester contre l'arbitraire du régime totalitaire. En août 1969, lors du premier anniversaire de l'invasion soviétique, toutes les initiatives de manifestations dans différentes villes de Tchécoslovaquie ont été écrasées en trois jours. Depuis, les manifestations semblables n'exprimaient que le désespoir du peuple et la situation tragique et sans issue dans laquelle il vivait. Il fallait attendre vingt ans pour que le sacrifice de Palach retentisse d'une nouvelle force.
En janvier 1989, la "loi martiale" a été proclamée à Vsetaty, car la Charte 77 organisait un pèlerinage national à la tombe de Palach. La police a bouclé hermétiquement la gare ainsi que le cimetière, de sorte que personne, à l'exception des habitants de Vsetaty, ne puisse entrer dans la ville. Les visiteurs "désobéissants" ont été arrêtés et devaient passer quelques heures dans la coopérative agricole locale. Mais la répression de Vsetaty n'était que le point culminant des événements commencés à Prague à la veille du vingtième anniversaire du sacrifice de Palach. A l'époque, cinq mouvements luttant pour le respect des droits de l'homme ont convoqué une manifestation sur la place Venceslas, pendant laquelle ils ne voulaient que déposer des fleurs au pied de la statue de saint Venceslas et rendre hommage à Jan Palach. La police a arrêté quatorze personnes, ce qui a poussé quelques centaines de Pragois à descendre dans la rue pour se joindre aux manifestants.
La période du lundi 16 au vendredi 20, on l'appelle depuis la Semaine Palach, des dizaines de milliers de jeunes gens notamment se réunissaient chaque après-midi sur la place. Mais, la police et les troupes de milices avaient des ordres précis. Munies de matraques, de bombes lacrymogènes et de canons à eau, elles dispersaient infatigablement les manifestants. Beaucoup de personnes ont été blessées et plus de 1400 arrêtées. Le pouvoir officiel a voulu faire croire à la population que ces manifestations étaient organisées de l'étranger par des adversaires du socialisme et que Jan Palach, lui aussi avait agi sur ordre des services d'espionnage occidentaux.
Malgré tout, le nom de Jan Palach a retenti dans les rues pragoises le 28 octobre 1989, à l'occasion du 71e anniversaire de la naissance de la Tchécoslovaquie, ainsi que le 17 novembre - date du commencement de la "révolution de velours". Ainsi, la Semaine Palach a marqué la chute du communisme.
Aujourd'hui on peut se poser la question de savoir quel est le legs du sacrifice de Palach et quel était son rôle en novembre 89. J'ai demandé aux étudiants du Lycée académique de Prague qui n'ont pas vécu le Printemps de Prague de se prononcer sur le sacrifice de Jan Palach.
En 1989, le nom de Jan Palach était à l'origine d'un nouvel espoir. Le peuple a écouté le même appel que Palach avait entendu, il y avait vingt ans. Grâce à lui, les gens pouvaient matérialiser cet appel, ils avaient à qui s'identifier, sur qui s'appuyer. Lui, il ne craignait pas la mort et eux, ils ne reculaient pas devant les coups de matraques. Je crois que le petit peuple a besoin de héros vers lesquels il peut lever ses regards. Les hommes comme Jan Hus, Jan Palach ou Tomas Garrigue Masaryk témoignent de ce que le peuple tchèque est capable d'actes héroïques et de sacrifices. C'est un espoir non seulement pour l'avenir mais aussi une sorte de défense ou une mise en garde contre le passé qui ne devrait plus jamais revenir.
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