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Milan Kundera - écrivain
Par Vaclav Richter L'écrivain Milan Kundera à trouvé à Paris et en France sa deuxième patrie. Après une sombre période de représailles au cours de la normalisation communiste en Tchécoslovaquie, l'écrivain décide d'obéir à ses amis français qui lui conseillent de s'expatrier. A ce moment-là, il est persuadé que son oeuvre littéraire est finie. Ce n'est qu'en France qu'il arrive à retablir ses forces créatrices et qu'il se remet à écrire. Il s'en souvient: "Quand j'ai fini, en 1971, la Valse aux adieux, j'étais profondément persuadé d'avoir mis un point final à ma carrière littéraire. C'était l'occupation russe, la période la plus dure de ma vie. Jamais je n'oublierais que seuls les Français me soutenais alors. Claude Gallimard venait voir régulièrement son écrivain pragois qui ne voulait plus écrire. Dans ma boîte, pendant des années, je ne trouvais que des lettres d'amis français. C'est grâce à leur pression affectueuse que je me suis enfin decidé à émigrer. En France, j'ai éprouvé l'inoubliable sensation de renaître. Après une pause de six ans, timidement, je suis revenu à la littérature. Ma femme, alors, me répétait: "La France, c'est ton deuxième pays natal." C'est pourquoi sans doute Kundera se fait un grand défenseur de la culture française dans le monde, c'est pourquoi son dernier livre, La lenteur, est, entre autres, aussi une espèce d'hommage rendu à la culture de sa seconde patrie et à l'art de vivre à la française. C'est encore pour cette raison sans doute qu'il considère les traductions françaises de ces livres comme les seules vraiment autorisées et c'est pourquoi aussi il s'insurge contre ce qu'il appelle la francophobie dans le monde. "Quand un éditeur chinois, un universitaire américain, feignent de ne pas apercevoir la place qu'occupe la France dans mon travail, est-ce une ignorance?" demande-t-il. "Quand je voyage, j'entend partout comme un refrain: 'La littérature française ? Elle ne représente plus rien.' Une sottise, me dira-t-on. Mais ce qui rend la sottise importante, c'est la délectation avec laquele elle est prononcée. Car la francophobie, ça existe. C'est la médiocrité planétaire voulant se venger de la suprématie culturelle française qui a duré des siècles. Ou bien, peut-être, au-délà de notre continent, une forme de rejet de l'Europe." En 1987 Milan Kundera achève un roman qui marque un tournant dans sa carrière. Exilé de Tchécoslovaquie, il vit déjà depuis plusieurs années en France et le pays qui lui a offert le refuge, devient sa seconde patrie, plus, sa patrie définitive. Son précédent roman, l'Insoutenable légèreté de l'être, lui a valu un succès mondial. Il est donc un écrivain célèbre et on attend de lui quelque chose de nouveau, une oeuvre qui sera au moins aussi intéressante que les livres précédents. Tous ses romans antérieurs puisaient leurs sujets dans la réalité tchécoslovaque. Néanmoins, désormais, il vit ailleurs, il subit une autre expérience, il n'est plus et ne veut pas être un écrivain dissident, il veut être un écrivain tout court. C'est la France qui est maintenant son pays, et c'est en France qu'il situe le roman qui mûrit dans sa tête. Mais le regard qu'il jette sur les héros français de son roman et sur la société qui les entoure, garde, quand même, une certaine distance. La France représente pour lui un échantillon de la civilisation occidentale à la fin de notre siècle et lui permet de décrire avec lucidité les mécanismes qui animent cette société et les gens qui y vivent. Sans la vie sous le communisme, sans son expérience précédente, le regard de Kundera ne pourrait jamais être aussi désabusé. Il donne a son roman un titre curieux, presque démodé. Il l'appelle L'Immortalité. Bien que le roman soit écrit en tchèque, le texte original n'est utilisé, au début, que pour la traduction du texte en français et c'est la traduction française ayant la même valeur d'authenticité que le texte tchèque, qui est publiée la première. L'écrivain surveille avec une attention presque fanatique le travail de la traductrice, Eva Bloch, et prête également beaucoup d'attention aux traductions anglaise, italienne, espagnole et allemande. "J'ai écrit mon roman avec beaucoup de sérénité en une année et demie, " se souvient Milan Kundera et ajoute, "et j'ai consacré aux traductions de ce roman, dans la fatigue et sans sérénité, deux années. " Lorsque les lecteurs tchèques ne trouvent le roman chez leurs libraires qu'en 1993. Le monde a connu un changement profond. La situation de Kundera, elle aussi, est différente, mais il est déjà trop tard pour que ce changement transforme sa vie. "En novembre 1989," écrit-il ,"j'ai été envahi par la grande joie due à la fin de l'occupation, mais aussi par la mélancolie: pour moi ce changement est venu trop tard; trop tard pour que je puisse et que je veuille, une fois de plus, renverser ma vie, une fois de plus changer de patrie. " Il faut dire que la version tchèque de L'Immortalité donne l'impression d'être une traduction. On y trouve non seulement de nombreux gallicismes mais aussi des constructions qui donnnent à son langage un caractère neutre, comme si l'auteur s'exprimait dans une langue internationale. "Après l'invasion russe, les lecteurs tchèques ne constituaient que le centième de mon public, tandis que dans les anées 80, ils n'étaient pas plus que le millième, " dit-il. "C'était une situation renversée et triste, mais je devais m'y habituer: mes livres vivaient leurs viesen tant que traductions; en tant que traductions ils étaient lus, critiqués, jugés, acceptés ou rejetés. Je ne pouvais pas ne pas m'occuper de la traduction, et surtout de la traduction française. Vers 1985, j'ai entrepris une révision détaillée de toutes les traductions françaises de mes livres et j'ai consacré à ce travail une énergie qui aurait été suffisante pour la création de deux nouveaux livres. Je tenais absolument à avoir au moins une version de mes romans en langue étrangère que je pourrais considérer comme mienne dans tous les aspects. Et j'ai eu donc une sensation de victoire lorsque j'ai pu, à partir de 1987, faire imprimer dans mes livres publiés chez Gallimard que la traduction française avait la même valeur d'authenticité que le texte tchèque. Je peux me plaindre , mais je n'y changerait rien: mes romans reviennent aujourd'hui en Bohême non pas comme une partie vivante de la littérature tchèque, mais comme un écho qui s'est égaré quelque part, il y a 20 ans, comme une séquelle d'une époque mal aimée et irrémédiablement révolue. Que personne ne me soupçonne que je surestime le rôle que ces romans peuvent jouer, aujourd'hui, dans ma patrie d'autrefois, dix, vingt, même trente ans après leur création. " Je ne veux pas vous racontrer le sujet de ce roman construit d'une façon compliquée et ingénieuse. D'ailleurs, l'auteur ne nous laisse jamais plonger dans l'histoire, il n'oublie pas de nous rappeler, de temps en temps, qu'il ne s'agit que d'une oeuvre littéraire et que les personnages dont nous suivons le sort, qui nous émeuvent et nous irritent, ne sont que le fruit de sa fantaisie. Parfois, l'auteur lui- même entre en jeu, devient lui même un des personnages du roman pour en ressortir aussitôt et pour nous donner ses réflexions sur les vies de ses protagonistes. Selon Philippe Sollers, ses vies sont comme enregistrées d'avance sous l'oeil de Dieu-photographe qui a pris la forme d'une indiscrétion permanente. Parfois le lecteur a l'impression de déceler quand même des sympathies et des antipathies de l'auteur à l'égard de ses personnages. Il dessine avec sympathie, on dirait avec amitié, le portrait d'Agnès, héroine du roman, qui un jour obéit à l'appel de la solitude, et par contre il décrit avec une exactitude presque cruelle les aventures de Laura, la soeur d'Agnes. Il présente avec beaucoup de compassion le père d'Agnès avec lequel elle entretient des rapports profonds et il ne ménage pas Paul, le mari d'Agnès, qui, après la mort de celle-ci, épousera sa soeur Laura. Car tel est en somme le sujet de ce roman: une femme qui mène apparemment une vie heureuse, commence, peu à peu, à se détacher des siens comme si elle voulait céder la place à quelqu'un d'autre. Lorsqu'elle meurt dans un accident de voiture, sa place est prise aussitôt par sa soeur qui ne tarde pas à épouser le mari de la morte. Cette histoire, que je viens de simplifier si brutalement, est cependant vue par l'auteur dans sa complexité, mieux, elle fait résurgir le monde intérieur des personnages, les rapports de société, les convenances et les préjugés, des failles de communication, la fragilité des vérités reconnues comme telles, les caprices d'un monde qui trompe et veut être trompé. Le romancier n'hésite pas à donner les noms à ces phénomènes, il parle de l'hypertrophie de l'âme, de l'imagologie, de l'"homo sentimentalis". Il cherche les racines historiques de ces phénomènes, il tâche de les expliquer et prend les exemples dans plusieurs grands moments de la culture européenne. Il suit la course effrénée à l'immortalité, qui, elle aussi, fait partie de notre culture. Tel un visiteur étonné, il nous montre un monde où l'image est devenue plus réelle que l'objet, où la raison et la volonté s'estompent, où la démocratie et la lutte pour les droits de l'homme ressemblent étrangement à l'oppression, où les gens vivent pour refléter et non pas pour vivre. Le livre peut être considéré comme un expression de la volonté de ne pas être dupe des pièges que nous tendent notre paresse, notre recherche continue des modèles à suivre, notre préférence pour les solutions faciles. Kundera ne veut pas nous permettre de nous tromper. C'est pourquoi il nous rappelle souvent qu'Agnes, Laura, Paul et autres ne sont que les personnages de roman. Avec lui, le monde et la vie deviennent plus difficiles à vivre, mais l'homme retrouve un peu de cette liberté qui n'est pas et ne sera jamais entièrement conquise. Le roman "L'Identité" En général, les nouveaux romans de Kundera sont salués par la critique comme des chefs-d'oeuvre. Cette foix-ci, cependant, l'accueil était mitigé et "L'Identité" a suscité non seulement des éloges mais aussi quelques critiques sévères. Le Nouvel Observateur a apprécié l'audace et la qualité du style de Kundera et ses analyses des conformismes qui forment la trame de la comédie humaine. Le Figaro a trouvé dans le livre des images pleines de poésie et d'obssession, le Monde a caractérisé le roman comme un dialogue des voix qui s'entrecroisent pour s'asphyxier à la fin, comme une peinture légère d'un monde tragique. Par contre, Libération déplorait la sécheresse du style du roman et évoquait avec nostalgie les finesses stylistiques des oeuvres que Milan Kundera avait écrites en tchèque. Il y a eu des critiques estimant qu'en abandonnant sa langue et en devenant écrivain français, Kundera perdait son originalité et cessait d'être intéressant. Le roman "L'Identité" se situe à mi-chemin entre la réalité et le rêve. Chantal et Jean-Marc peuvent être considérés comme un couple heureux. Ils vivent ensemble et leur union est solide grâce à une profonde sympathie, à une véritable proximité des âmes qui les lie peut-être encore plus que leur amour. Lorsque Chantal imagine perdre un jour Jean-Marc, elle voit sa propre existence après la disparition de l'homme qu'elle aime comme un enfer. Elle se dit qu'elle ne pourrait même pas se suicider, "car le suicide serait une trahison, le refus d'attendre, la perte de la patience. Elle serait condamnée à vivre jusqu'à la fin de ses jours dans une horreur ininterrompue." Chantal débarque dans un hôtel de Normandie et attend Jean-Marc qui doit la rejoindre. Lorsque ce dernier arrive, il ne la trouve pas à l'hôtel et va la chercher sur la plage. Il croit la reconnaître de loin, mais lorsqu'il s'approche, il se rend compte que celle qu'il prenait pour Chantal n'était qu'une femme inconnue, vieillie et sans beauté. Il n'arrive pas à se remettre de sa méprise. Et c'est à ce moment-là que le thème de l'identité, valeur fragile et insaisissable, intervient et s'impose dans le récit. Chantal, elle-même, se rend compte du changement perpétuel dont elle est l'objet, de l'instabilité de son existence. Elle ne peut pas ignorer que le temps passe, qu'elle vieillit, qu'elle change. Interrogée par Jean-Marc, elle exprime comme malgré elle cet état de son corps et de son âme par une phrase qui n'est frivole qu'en apparence. "Les hommes ne se retournent plus sur moi." Elle dit cela sans le prendre trop au sérieu, mais aussitôt dite, la phrase commence à vivre sa propre vie et finira par trahir l'inquiétude intérieure de Chantal. Jean-Marc ne prend pas à la légère cette phrase, car il voit la tristesse de la femme qu'il aime. Il fait une chose lourde de conséquences. Il change son écriture et lui envoie une lettre anonyme qui fait l'éloge de sa beauté. Chantal ne lui montre pas la lettre qu'elle croit rédigée par un prétendant iconnu, et Jean-Marc, qui s'est laissé prendre au jeu, continue à écrire des lettres qui sont autant de poêmes en prose sur les charmes de Chantal. Le jeu innocent, conçu pour redonner à une femme déprimée la confiance en elle-même, finit par ébranler l'unité du couple. Chantal découvre l'auteur véritable des lettres, se sent trompée et ridicule et commence à soupçonner Jean-Marc d'avoir agencé toute cette comédie pour pouvoir plus facilement rompre avec elle. Elle fuira Jean-Marc. Elle ira à Londres pour lui échapper, pour se lancer dans une orgie aussi excentrique qu'improbable. Poussée par une force fatale, elle parachèvera ainsi le changement qui s'opère en elle depuis quelque temps et elle deviendra une autre femme. Elle perdra son identité. L'auteur joue avec le lecteur un jeu trompeur. Il abuse de sa confiance et le laisse prendre pour le réel ce qui relève déjà du domaine de l'irréel. Il ne l'avertit pas, qu'à partir d'un certain moment, l'histoire qu'il lui raconte, tourne au rêve ou plutôt à un cauchemar. Ce n'est que vers la fin du livre que le lecteur, qui se heurte dans le récit, à des détails improbables et un climat qui pourrait être qualifié de surréaliste, commence à soupçonner l'auteur d'avoir transgressé les limites du probable pour plonger dans le pur imaginaire. Quand est-ce qu'a commencé cette dégringolade d'une histoire "vraie" d'un couple vers une vision fantasmagorique, du conscient vers l'inconscient? Dans ce point l'écrivain laissera le lecteur dans l'incertitude. Il ne répondra que par les questions." Qui a rêvé? Qui a rêvé cette histoire? Qui l'a imaginée? Elle? Lui? Tous les deux? Chacun pour l'autre? Et à partir de quel moment leur vie réelle s'est-elle transformée en cette fantaisie perfide? Quand le train s'est enfoncé sous la Manche? Plus tôt? Le matin où elle lui a annoncé son départ pour Londres? Encore plus tôt? Ce jour où Jean-Marc lui a envoyé la première lettre? Mais, les a-t-il envoyées vraiment, ces lettres? Ou les a-t-il écrites seulement dans son imagination? Quel est le moment précis où le réel s'est transformée en iréel, la réalité en rêverie? Où était la frontière? Où est la frontière?" Bien entendu on ne peut pas réduire le roman à une histoire de deux amants qui deviennent peu à peu étrangers l'un pour l'autre. Selon la critique Helena Koskova, ce roman reflète l'ensemble de l'oeuvre de Milan Kundera. "Dans un raccourci poétique, on voit apparaître dans cette histoire d'un couple tout les grands thèmes de son oeuvre, remarque-t-elle. Le thème de la mystification et des failles dans la communication entre deux êtres proches; le thème de la rupture du lien causal entre les intentions et les conséquences des actes humains; le thème de la décomposition des valeurs dans le monde où l'imagologie a évincé l'idéologie et la publicité la politique; le thème du corps en tant qu'abri imparfait de l'âme; le thème de la nostalgie de la beauté qui se noie dans la laideur du monde actuel; le thème du culte de l'enfant en tant que symbole d'une acceptation joyeuse de l'existence et dénominateur commun de toutes les manifestations du mauvais goût; le thème de l'oeil de caméra qui pénètre dans la vie privée et même dans la vie prénatale; le thème du monde en tant que piège d'où l'on ne s'échappe plus." Ajoutons que le roman est empreint, du début à la fin, d'une angoisse sans nom qui, peu à peu, prend des formes plus précises, une angoisse presque kafkaïenne menaçant chaque être humain qui cherche la sécurité dans le monde en mouvement. Helena Koskova conclut que le roman de Kundera confirme que la seule certitude qu'on puisse trouver dans le roman, est qu'il n'y a pas de certitude. "Ce qu'on lit comme une histoire légère et amusante sur la crise d'un couple, écrit-elle, tourne progressivement en un cauchemar dont nous et les personnages du roman ne pouvons être libérés que par un sentiment vrai vis-à-vis des hommes et des valeurs. L'identité reste dans le roman la question du regard et du sentiment, une valeur fragile, qui peut être perdue à tout moment, engloutie par l'indifférence. Elle est insaisissable et ineffable, elle est la recherche incessante de notre propre âme dans le rapport vis-à-vis de l'autre et vis-a-vis du monde." A la fin du roman Chantal et Jean-Marc se revéillent, ils sont toujours ensemble, ils s'aiment toujours, mais ils n'arrivent pas à chasser leur cauchemar. "J'ai peur quand mon oeil clignote, dit Chantal. Peur que pendant cette seconde où mon regard s'éteint ne se glisse à ta place un serpent, un rat, un autre homme." Par son évolution artistique même, Kundera, illustre cette transformation perpétuelle, ce changement irrésistible dont souffrent non seulement les héros de son roman, mais aussi nous tous. Il a abandonné la méthode littéraire qui lui a apporté tant de succès. Dans ses écrits il a échangé l'art de la sonate contre l'art de la fugue, a remplacé l'ampleur de ses écrits par la concision, a créé un roman ou narration devient refléxion. Il est allé jusqu'à abandonner sa langue maternelle. Les nostalgiques de ses premiers romans ont beau chercher le vieux Kundera. Est-ce encore lui? N'a-t-il pas perdu aussi quelque chose d'essentiel qui donnait la valeur véritable à ses livres? C'est au lecteur de trancher. C'est à lui de dire, si Kundera, en changeant la forme et le style de ses oeuvres, n'a pas perdu son identité. |
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