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DECEMBRE 6, 1997

R E N C O N T R E S   L I T T E R A I R E S

[ 14 Novembre ] [ 1 Novembre ]
[ [ 25 Octobre ] [ 18 Octobre ] [ 11 Octobre ]

Emission qui invite l'auditeur à élargir son horizon littéraire
en réservant une place de choix à la littérature tchèque.

Par Vaclav Richter

Le monde magique de Jakub Arbes

Le rêve et la raison - telles sont les deux principales sources d'inspiration de l'écrivain tchèque Jakub Arbes. Sans ce visionnaire épris des sciences, la littérature tchèque du 19ème siècle aurait été beaucoup plus pauvre. Ce poète qui avait pourtant un sens aigu de la réalité de son époque, découvrait pour le lecteur tchèque des mondes inconnus, lui donnait le goût du mystère. Conformément à la sensibilité de la fin du siècle, il proposait aux lecteurs des récits qui les faisaient rêver, mais aussi des contes et des romans inspirés par une réálité tout-à-fait quotidienne, par la vie des quartiers industriels, par le combat politique. Ecrivain, journaliste, homme de théâtre, patriote tchèque, critique de la société de son temps, il reste présent dans la littérature tchèque, encore aujourd'hui, 80 ans après sa mort, grâce à un genre littéraire qu'il a inventé. Car si Jakub Arbes est encore lu, s'il a su attirer, il y a quelque temps, l'attention des cinéastes, si les habitants du quartier de Smichov à Prague savent que la place Arbes porte le nom d'un écrivain, c'est grâce à une importante série de récits où la fantaisie côtoie la réálité, au genre littéraire appelé "Romanetto".

Le passant pragois rencontre les souvenirs de Jakub Arbes à de nombreux endroits de la ville. Né en 1840, dans le quartier de Smichov, Jakub n'est pas un enfant gâté. Fils d'un cordonnier, il ne veut pas marcher sur les traces de son père. Il étudie au Lycée de la Vieille-Ville où il a un professeur hors du commun qui le marquera pour la vie. Il s'agit de Jan Neruda qui est un des plus grands poètes tchèques. Par la suite, Neruda deviendra ami de Jakub Arbes, contribuera à la décision du jeune homme de devenir lui-même écrivain et, en tant que journaliste influant, publiera certaines oeuvres de son émule. La personnalité du jeune Arbes marie harmonieusement les dons littéraire et poétique et le penchant pour les sciences exactes. Ainsi le jeune adepte de la carrière littéraire s'inscrit à la Polytechnique de Prague et jette les bases de la dualité de ses inspirations futures. En 1867, il entre dans le journalisme. Après un court épisode jounalistique à Prague, il devient rédacteur d'une revue de province dans la ville de Kutna Hora non loin de la métropole tchèque. Mais le climat de cette petite ville empreinte d'esprit petit-bourgeois l'étouffe et il se sauve bientôt. Sa véritable carrière journalistique ne commence qu'après son admisssion dans la rédaction d'un périodique qui joue un rôle important dans la vie de la société tchèque - Narodni listy (Lettres nationales). C'est là qu'il fait son apprentissage du journalisme, et, pendant un certain temps, lorsque son journal traverse une période difficile, il devient même son propriétaire. En tant que rédacteur des Lettres nationales, Jakub Arbes subit toutes les vicissitudes du journalisme politique.

Le journal se fait porte-parole du Parti jeune tchèque dont l'objectif principal est de parvenir à une plus grande autonomie du peuple tchèque dans le cadre de l'Autriche-Hongrie. Ses activités se heurtent toujours à l'hostilité de l'administration autrichienne, ses démêlés avec la censure sont fréquents. En tant que rédacteur responsable, Jakub Arbes est souvent interrogé par la police et, en 1873, il est même envoyé en prison. Il est incarcéré pendant 13 mois et n'oublie pas de profiter de cette expérience pour son travail littéraire. Revenu de la prison, il travaille dans plusieurs autres périodiques avec un succès mitigé. De 1876 à 1879, il occupe un poste au Théâtre provisoire que les Tchèques pragois ont ouvert en attendant la construction du Théâtre national. Arbes est responsable du répertoire et choisit les pièces qui contribuent au dévéloppement du théâtre tchèque, par exemple, celles de Henrik Ibsen. Après son départ du Théâtre provisoire, Arbes se libère de toute servitude et choisit la carrière, ó combien difficile, de l'écrivain indépendant. Bien sûr, il poursuit également sa carrière journalistique, mais il porte désormais une attention particulière à la littérature de fiction. Les lecteurs connaissent et apprécient déjà ses premiers "romanettos".

En 1873, Arbes apporte à son ami Neruda, qui dirige, en ce temps-là, la revue Lumir, un récit intitulé Saint Xavier. Il s'agit d'une histoire étrange d'un jeune homme qui, en examinant minutieusement un tableau représentant saint Xavier à l'église Saint-Nicolas à Prague, arrive à la conclusion que le tableau cache un secret - un plan qui pourrait le mener jusqu'à un trésor caché non loin de la ville. Cette histoire pleine de mystères, élucidés à la fin du récit, se termine par la mort tragique du héros. Elle suscite un véritable intérêt de Neruda qui veut la publier. Mais il y a un problème. Le récit s'appelle Saint Xavier, ce qui pourrait faire croire aux lecteurs qu'il s'agit d'un texte religieux. Pour éviter la confusion et attirer le lecteur, il faut donc préciser le genre de cet ouvrage. Il ne s'agit pourtant ni d'une simple nouvelle, ni d'un roman, ni d'un conte philosophique, mais d'un genre nouveau qui n'a pas encore de nom. Ce n'est qu'après plusieurs jours de réflexion que Neruda baptise ce nouveau genre littéraire. Le romanetto deviendra bientôt célèbre. Quels sont les traits caractéristiques du romanetto? C'est un récit mariant une action captivante et mystérieuse avec un déþouement logique. A la fin tout s'explique grâce à la raison et aux sciences. Un lecteur attentif y décelera sans doute une forte influence des histoires extraordinaires du poète américain Edgar Allan Poe qui était l'auteur préféré de Jakub Arbes. Son penchant pour les solutions scientifiques des mystères fait penser aussi à Jules Verne, auteur qui savait si bien présenter dans ses écrits les phénomènes qui échappent à la compréhension du lecteur pour les expliquer à la fin du livre. En lisant les livres d'Arbes on se rappelle également certaines situations chères aux auteurs de romans noirs anglais, si appréciés par les romantiques. Chez Arbes, les récits sont basés, par exemple, sur un problème philosophique, comme le romanetto Le Diable soumis à la torture, ou bien sur un phénomène psychologique, comme les oeuvres intitulées le Démon aux yeux gris et la Femme crucifiée, ou encore sur une découverte scientifique, comme dans les romanettos Le Lis d'Ethiopie et Le Cerveau de Newton. Le lecteur trouve souvent dans ces histoires aussi le motif social. L'un de ces ouvrages, Les candidats à l'existence, raconte la vie de plusieurs jeunes hommes doués qui se heurtent à l'indifférence, l'avarice et l'hypocrisie de la société qui fait échouer ces carrières prometteuses. On trouve d'ailleurs les personnages de ce genre dans la majorité des romanettos de Jakub Arbes. Ils illustrent l'expérience de l'auteur lui-même qui, après avoir rompu avec le journalisme, devient également un candidat à l'existence.

Nous pourrions parler encore longtemps d'autres oeuvres de Jakub Arbes, de ses romans sociaux, dont les Vampires modernes et le Messie, de ses essais consacrés à l'art et à la psychologie des artistes, de ses portraits littéraires de poètes, de peintres ou de musiciens de son temps, de ses écrits politiques et historiques. Nous pourrions évoquer le personnage pittoresque de Jakub Arbes vers la fin de sa vie, sa silhouette typique que les passants rencontraient souvent, la nuit, dans les rues de Prague. C'était un être nocturne. Il aimait la nuit qui lui donnait son inspiration et son aura poétique. Pourtant Arbes n'était pas un solitaire. Il était un brillant causeur et animait le cercle d'intellectuels pragois appelé Mahabharata qui se réunissait à l'auberge Saint-Thomas du quartier de Mala Strana où la personnalité du vieil écrivain attirait les jeunes hommes qui devaient devenir la fine fleur des lettres tchèques. Tout cela appartient à l'histoire littéraire ou à l'histoire tout court. Ce qui reste et ce qui éveille encore aujourd'hui l'attention des lecteurs, c'est cette série de récits bizarres, de ces "romanettos" dont l'intérêt ne réside pas, certes, dans leurs dénouements qui se veulent scientifiques, mais dans l'atmosphère mystérieuse qui les nimbe, dans le suspense qui les anime...


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