Rencontres littéraires
25 Octobre, 1997
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26 Septembre
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Emission qui invite l'auditeur à élargir son
horizon littéraire en réservant une place de choix à la littérature tchèque. |
Par Vaclav Richter
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La guerre de Karel Capek contre l'indifférence
En 1936, Karel Capek publie un livre qui, malgré son apparence utopique, reflète les désarrois du monde de son temps. Le livre s'appelle La Guerre des Salamandres. "La critique a qualifié le roman d'utopie", a écrit l'auteur après la parution du livre. "Je refuse ce mot. Ce n'est pas l'utopie, mais l'actualité. Ce n'est pas une spéculation sur quelque chose qui pourrait se produire dans l'avenir, mais cela reflète ce qui est et au milieu de quoi nous vivons. De la fantaisie, je peux vous en donner combien vous voudrez et gratuitement, mais ici je visais la réálité. Rien à faire, la littérature qui ne s'occupe pas de la réálité, de ce qui se passe vraiement dans le monde, la littérature qui ne veut pas réagir avec toute la force que possèdent la parole et l'idée, cette littérature n'est pas la mienne. "
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Lors de la parution de La Guerre des Salamandres, Karel Capek est sans doute l'auteur tchèque le plus connu et le plus adulé dans le monde. Auteur de romans et de pièces de théâtre traduits dans plusieurs langues, journaliste influant dans Lidove noviny, président du Pen-club tchèque, ami des hommes de lettres les plus en vue, dont Romain Rolland et George Bernard Shaw, considéré parfois comme l'auteur officiel de la Ière République tchèque, Capek n'en est pas moins critiqué et contesté par certains intellectuels tchèques qui lui reprochent, entre autres, son manque de fermeté face aux grands problèmes de la société et son idéalisme. Ces accusations semblent aujourd'hui injustes, vu le courage avec lequel Capek abordait son travail journalistique et s'exprimait sur les problèmes du monde glissant irréþistiblement vers la catastrophe. Capek était extrêmement sensible à ces tendances néfastes et son talent et ses dons d'observation lui ont permis de prévoir et de décrire avec une justesse hallucinante les périls qui guettaient la civilisation humaine, et donc aussi son pays qu'il aimait profondément. Au moment où il publiait La Guerre des Salamandres, le nazisme régnait déjà en Allemagne, la guerre civile devait bientôt éclater en Espagne et la politique internationale manifestait les symptômes d'une mauvaise santé. La santé de Capek n'était pas bonne non plus. Il ne lui restait que deux ans à vivre. Mais cet homme malade et fragile s'est mis à lutter infatigablement contre le danger brun, contre le militarisme, l'hypocrisie, l'intolérance, le racisme. Ceux qui étaient visés par ses articles, ses romans et ses pièces de théâtre, savaient bien qu'ils avaient en lui un adversaire puissant et préparaient déjà la chasse à l'homme pour se débarrasser de cet observateur subtil qui savait si bien deviner et dévoiler leurs intentions. Ils se sont rués sur lui, ils l'ont bombardé de lettres anonymes et de menaces, ils ont changé la fin de sa vie en enfer, ils ont réussi à le briser physiquement, mais ils ne sont pas arrivés à le décourager.
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Capek a donné à La Guerre des Salamandres la forme du roman-feuilleton. Il a largement utilisé dans ce travail ses expériences journalistiques et son sens de l'humour. C'est un livre écrit par un virtuose de la plume qui se délecte à développer son sujet, à le regarder sous des angles toujours différents et à amuser son lecteur. Le sujet n'en est pas cependant moins grave et moins important. C'est quelque part dans le Pacifique, sur l'île de Tana Masa, que le capitaine Van Toch découvre une espèce de salamandres très douées à la pêche des perles. Il est le seul à ne pas avoir peur de ces bêtes intelligentes que les indigènes prennent pour les diables. Le capitaine se rend compte que ces salamandres pourraient être une mine d'or. Le vieux loup de mer est persuadé qu'il s'agit là de l'affaire du siècle. Pour la faire démarrer, il lui faut cependant de l'argent. Il va en chercher dans son pays d'origine, en Tchécoslovaquie, chez l'industriel Bondy, son ami d'enfance. Le petit juif Bondy, devenu richissime, se montre d'abord réticent, mais les perles d'une rare beauté que le capitaine lui montre, font dissiper ses doutes. L'affaire est donc conclue. Le capitaine Van Toch aura un grand bateau qui lui permettra de transporter les salamandres d'une île à l'autre et lui permettra d'en faire de véritables pêcheurs de perles. Il leur apprendra à ouvrir des coquillages avec de longs couteaux, il en fait une petite armée d'esclaves extrêmement modestes qui ne demandent ni salaire, ni logement, qui se multiplient avec une vitesse vertigineuse et qui seront bientôt découverts par d'autres aventuriers âpres au gain. Grâce à la presse et au cinéma, les petites bêtes intelligentes deviennent célèbres, elles éveillent l'attention des savants renommés qui mènent un débat tumultueux sur leur origine et sur leurs capacités. D'ailleurs, les talents des salamandres sont nombreux et tout à fait incroyables. Elles apprennent non seulement à faire certains travaux, mais elles sont bientôt capables également de parler à la manière des perroquets. Leurs progrès sont époustouflants. Un jour on peut lire dans une revue scientifique: "Andrias Scheuchzeri, une salamandre du zoo de Londres, sait parler d'une voix un peu chevrotante; elle dispose d'environ quatre cents mots, elle ne dit que ce qu'elle a lu ou entendu. (...) Cette même salamandre sait lire, mais seulement les journaux du soir. Elle s'intéresse aux mêmes sujets que l'Anglais moyen et réagit d'une manière analogue, c'est-à-dire, selon les idées reçues. (...) Il ne faut absolument surestimer son intelligence, car elle ne surpasse en aucune façon celle de l'homme moyen de notre époque. "
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Les salamandres continuent a développper leurs capacités. Voici ce qu'en dit un spécialiste: "Grâce à leur instinct naturel et à leur remarquable sens technique, les salamandres se prêtent surtout à la construction des digues, de levées et de brise-vagues, à creuser des ports et des canaux, à nettoyer les bas fonds et les dépôts de boue et à déblayer les voies fluviales, elles peuvent contrôler et aménager les côtes, élargir les continents, etc. " On se rue donc sur ces travailleurs infatigables, on se les arrache, on les exploite sans pitié et on s'enrichit. On ouvre des écoles pour les salamandres choisies ce qui donne à Karel Capek l'occasion d'écrire une satire irrétistible du système d'enseignement de son temps. On organise aussi les chasses aux salamandres, on les vole, on les maltraite. Et tout à coup, lors de l'une de ces chasses aux îles des Cocotiers, les bêtes commencent à tirer sur les agresseurs. Armées de revolvers soumarins et disposant d'explosifs pour faire sauter les rochers lors de leurs travaux sous l'eau, elles retournent ces armes contre l'homme qui les leur a données. Et c'est le début d'un conflit planétaire qui opposera la civilisation humaine à la civilisation des amphibiens. Cette situation donne à Karel Capek l'occasion de brosser un large tableau d'une guerre mondiale et des faiblesses de l'homme et de ses institutions. Certains Etats, qui ne se sentent pas menacés, cherchent à profiter du conflit pour se débarrasser des voisins incommodes ou pour les affaiblir. Ils continuent à vendre des armes aux salamandres espérant que l'hostilité des amphibiens se retournera contre les voisins ennemis. Et la civilisation des salamandres s'aprête à transformer rapidement la planète pour qu'elle convienne à ses besoins. De grandes étendues de terre disparaissent sous l'eau dans le bruit infernal de détonations, les forces navales de plusieurs pays sont complètement détruites et les salamadres avancent victorieusement vers l'intérieur des continents.
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C'est avec une énorme richesse de détails que Capek nous donne l'image d'un monde qui travaille à sa perte, ou chacun cherche à satisfaire ses intérêts particuliers sans se soucier des intéþêts communs. Cette utopie inspirée par l'incapacité des Etats de s'unir contre le danger nazi, fait surgir, aujourd'hui comme hier, les questions sur la þésistance du monde actuel à de tels dangers, sur la capacité des Etats de relever les défis planétaires et de s'unir face aux tendances dangereuses qui menacent notre civilisation.
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