Radio Prague

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Rencontres littéraires
21 Juin, 1997


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Emission qui invite l'auditeur à élargir son horizon littéraire
en réservant une place de choix à la littérature tchèque.

Une visite à Vrchotovy Janovice
Par Vaclav Richter

Je vais vous inviter aujourd'hui à une randonnée littéraire. Venez avec moi dans une belle région à une trentaine de kilomètres au sud de Prague pour visiter le château de Vrchotovy Janovice. Cette jolie demeure flanquée d'un parc splendide doit sa renommée à deux grands hommes des lettres qui y ont séjourné et qui étaient liés d'amitié avec la famille qui y vivait. Ces homme s'appellaient Karl Kraus et Reiner Maria Rilke.

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Il y a quelques chose de gracieux dans le paysage qui entoure le bourg de Vrchotovy Janovice. Quand on y vas à pied à travers les champs à partir de la gare la plus proche, ce que j'ai fait avec quelques amis, on est séduit par la douceur des lignes du tableau qui s'offre à la vue, par le moutonnement des collines à l'horizon, par ces champs qui alternent avec des près et des bosquets, par ces innombrables nuances de la couleur verte que présente ce paysage, par l'immense allée de tilleuls qui mène vers la vieille église romane. Quand on fait ce pélérinage au début du mois de juin lorsque les églantiers et les sureaux sont en fleur et embaument l'air de leur senteur aigre-douce, et quand le soleil jette sur les près des tâches claires, on se rend compte qu'il y a beaucoup de poésie dans ce paysage légèrement mélancolique, qu'il y a ici beaucoup d'inspiration pour un poète sensible aux beautés de la nature. Le château de Vrchotovy Janovice a été fondé probablement vers la fin du 14ème siècle. Il est plusieurs fois remanié selon les époques et les styles à la mode. Aujourd'hui on trouve à l'intérieur de nombreux éléments baroques, tandisque la façade est le résultat d'un remaniement néo-gothique réalisé au milieu du 19ème siècle. En 1879 le château est acquis par Karl Nadherny de Borutin qui appartient à une riche famille annoblie depuis 1838. Karl Nadherny change le mode de vie de la famille pour la faire ressembler à la vielle noblesse. Il élargit et remanie le parc du château de Janovice dans le style anglais. Mort en 1895, il laisse une veuve et trois enfants - Johannes, Karl et Sidonie. C'est Johannes qui se charge d'abord de la gestion du domaine. Johannes, qui a étudié à Heidelberg et Munich et qui manifeste un intérêt profond pour les lettres et les arts, s'établit au château de Janovice et se charge de la gestion du domaine. Karl qui est docteur en droit, occupe un poste dans l'appareil judiciaire à Prague. Leur soeur, Sidonie, manifeste bientôt une intelligence peu commune et une sensibilité très fine qui lui permetra de comprendre l'âme de grands artistes qui deviendront plus tard ses amis. Elle est belle, racée, et élégante. Sa beauté un peu sévère inspire les portraitistes et notamment le peintre Max Svabinsky qui nous laissera deux portraits de ce visage modèle de la belle époque. Sidonie aime les lettres, les arts et la musique, mais aussi la nature et les sports. Elle s'adonne non seulement à l'équitation comme il se doit pour une jeune baronne, mais elle est aussi une automobiliste passionée. Son journal la montre comme une voyageuse infatigable qui se rend souvent non seulement à Prague et à Vienne, mais aussi en France, en Italie, en Grèce, en Suisse, en Allemagne, en Croatie et dans d'autres pays. C'est une femme indépendante et émancipée à sa façon. C'est pourquoi, sans doute, son mariage avec Maxmilian Thun Hohenstein est condamné à l'échec dès le début. Mariée en avril 1920, elle se sépare de son mari en décembre de la même année pour ne jamais le revoir. Elle aime beaucoup son frère Johannes, mais elle ne jouit pas longtemps de son amitié. Johannes meurt en 1913 et Sidonie perd en lui non seulement un frère, mais aussi un ami et un confident. Il est l'un des trois hommes qui ont marqué profondément sa vie.

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Lorsqu'en 1906 Sidonie se rend pour la première fois à Paris, elle visite aussi l'atelier du sculpteur Auguste Rodin. C'est dans cet atelier qu'elle fait connaissance du jeune secrétaire du grand sculpteur, un certain Rainer Maria Rilke. Elle en parle dans son journal de voyage. L'année suivante son frère Johannes se lie d'amitié avec ce jeune poète et l'invite à Vrchotovy Janovice. L'amitié que Rilke voue à Johannes s'étend aussi sur sa soeur. Il adresse au frère et à la soeur de belles lettres. Bien qu'il ne soit pas encore considéré comme un des plus grands poètes du siècle, déjà Johannes et Sidonie sont fascinés par le charme de sa personnalité. Lorsqu'en 1910 il revient à Vrchotovy Janovice, Sidonie prend le soin de décrire en détail sa visite. Le poète récite à Johannes et à Sidonie ses poèmes, lit quelques passages d'une des oeuvres majeurs de la littérature moderne qu'il vient d'achever "Les cahiers de Malte Laurids Brigge", se promène avec eux dans le parc, écoute la musique de Bach jouée au piano par Sidonie. Un jour il reste seul avec Sidonie. Elle se souviendra: "C'était un soir sollennel et claire, des enfants chantaient dans les champs. Quand nous sommes arrivés dans la forêt, il faisait sombre et nous avons vu beaucoup, beaucoup d'étoiles. Nous nous sommes arrêtés au bord d'un près qui nous semblait envouté. Il était entouré d'une forêt noir et surplombé d'une lune mystérieuse, tendre et jeune. L'étang noir que nous avons longé en rentrant avait quelque chose de sinistre (...) Reiner s'est souvenu d'un poème de Hebbel. Ensuite nous avons traversé un champs. Le ciel au- dessus de nous était étrangement vaste et les étoiles flamboyaient".

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Après le départ du poète Sidonie écrit dans son journal: "Le départ de Reiner me rend triste... est-il possible que je l'aime? Je pense si souvent et si intensément à lui. " Mais Sidonie se rend compte aussi que si c'est un amour, c'est un amour impossible car Rilke est marié et père d'une fille. Elle poursuit sa correspondance avec lui et rencontre Reiner, sa femme Clara et sa fille à Munich en 1912. Elle passe de nouveau quelques heures en sa compagnie et elle se souvient: "Reiner m'á racompagné à la gare et quand il prenait congé de moi, j'ai senti qu'il était mon meilleur ami: c'était une amitié pure et chalereuse qu'il m'offrait et j'y était très sensible. " En 1913 elle fréquente la famille Rilke pendant quelques temps à Paris. L'épouse du poète, Clara, qui est sculpteur et éleve de Rodin fait le buste de Sidonie en marbre blanc. Mais on ne trouve plus dans le journal des passages sur des tête-à-tête avec Reiner. Dans les années qui viennent Sidonie ne le rencontre que rarement mais leur amitié est solide et se traduit par des letres qu'ils continueront à échanger jusqu'à la mort du poète en 1926. "Il m'encourageait toujours et m'apprenais à me réjouir et à vivre dans la beauté...," écrira Sidonie dans son journal après la disparition du poète. "Je n'arrive pas à croire qu'il n'est plus. J'était tellement sûr de le rencontrer de nouveau. La possibilité de sa mort ne m'est même pas venue à l'idée. Je me sens comme gelée, paralysée. C'était mon premir ami, mon meilleur ami. Désormais je n'en ai plus aucun. C'était le seul homme dont l'amitié était pure et fratermelle. Je regrette tellement de ne pas l'avoir rencontré cette année comme j'en avais l'intention. Le voir encore une fois après un temps si long, encore une fois se derecter avce cette âme chgarmante, entendre sa façon ravissante de s'exprimer. (...) La mort de Rilke m'a brisé. Je sens que j'ai tout perdu avec lui. Je regarde dans le noir. Son existence était la dernière lumière dans ma vie perdue. "

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Mais, il y avais encore un autre homme dans la vie de Sidonie. En 1913, elle a fait connaissance de l'écrivain, poète et journaliste autrichien, Karl Kraus. Fondateur de la revue Die Fackel, Karl Kraus est le juge sevère de la société autrichienne et sa satire est redoutée. Mais ce journaliste implacable, est aussi poète et dramaturge. Il laissera plusieurs volumes de vers, d'aphorismes, de traductions et de drames. Il est l'auteur du drame pacifiste Les derniers jours de l'humanité et il lutte aussi contre le danger national-socialiste. Son amitié pour Sidonie est profonde. Il vient souvent à Vrchotovy Janovice, il aime y vivre et y travailler d'autant plus que Sidonie l'aide dans ses travaux littéraires. Il est le seul ami véritable qui est resté à Sidonie après la mort de son second frère Karl en 1930. Pendant un temps, Sidonie et Karl Kraus envisagent même de se marier, mais finalement ils renconcent ce projet. Néanmoins, leur liaison durera jusqu`à la mort de Karl Kraus en 1936. Cette amitié exclusive est docummentée par 442 lettres, 458 télégrammes, et 164 cartes postales que Karl est Sidonie ont échangés.

Restée seule, la baronne de Vrchotovy Janovice s'occupe avec autant plus de ferveur du parc anglais de son château et en fait un paysage idéal. Elle ne sait pas encore qu'après l'occupation de la Tchécoslovaquie les nazis la chasseront du château et qu'après la guerre sa demeure sera occupée d'abord par l'armée soviétique et plus tard par l'armée tchèque. Lorsqu'en 1948 les communistes accèdent au pouvoir en Tchécoslovaquie, Sidonie se rend compte qu'il n'y a plus d'espoir pour elle dans un pays soumis à un régime autoritaire. Elle s'exile en Angleterre en septembre 1949 avec, pour tout bagage, une modeste malette. Elle mourra en exil une année plus tard, en septembre 1950. Dans le dénouement, elle a vendu même le seul bien qui lui restait - les lettres de Rilke. Le souvenir de sa silhouette élégante ne quittera pas cependant son château de Bohême qui passera sous l'administration du Musée national. Ceux qui y viennent, trouvent aujourd'hui encore l'empreinte de cette femme exceptionnelle aussi bien dans sa bibliothèque, dans ses portraits, dans son buste en marbre blanc, que dans les recoins silencieux et dans la verdure chatoyante de ce parc qui a été l'oeuvre majeure de sa vie.



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