Rencontres littéraires
18 Octobre, 1997
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11 Octobre
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26 Septembre
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Emission qui invite l'auditeur à élargir son
horizon littéraire en réservant une place de choix à la littérature tchèque. |
Par Vaclav Richter
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En 1987 Milan Kundera achève un roman qui marque un tournant dans sa carrière. Exilé de Tchécoslovaquie, il vit déjà depuis plusieurs années en France et le pays qui lui a offert le refuge, devient sa seconde patrie, plus, sa patrie définitive. Son précédent roman, l'Insoutenable légèreté de l'être, lui a valu un succès mondial. Il est donc un écrivain célèbre et on attend de lui quelque chose de nouveau, une oeuvre qui sera au moins aussi intéressante que les livres précédents. Tous ses romans antérieurs puisaient leurs sujets dans la réalité tchécoslovaque. Néanmoins, désormais, il vit ailleurs, il subit une autre expérience, il n'est plus et ne veut pas être un écrivain dissident, il veut être un écrivain tout court. C'est la France qui est maintenant son pays, et c'est en France qu'il situe le roman qui mûrit dans sa tête. Mais le regard qu'il jette sur les héros français de son roman et sur la société qui les entoure, garde, quand même, une certaine distance. La France représente pour lui un échantillon de la civilisation occidentale à la fin de notre siècle et lui permet de décrire avec lucidité les mécanismes qui animent cette société et les gens qui y vivent. Sans la vie sous le communisme, sans son expérience précédente, le regard de Kundera ne pourrait jamais être aussi désabusé. Il donne a son roman un titre curieux, presque démodé. Il l'appelle L'Immortalité.
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Bien que le roman soit écrit en tchèque, le texte original n'est utilisé, au début, que pour la traduction du texte en français et c'est la traduction française ayant la même valeur d'authenticité que le texte tchèque, qui est publiée la première. L'écrivain surveille avec une attention presque fanatique le travail de la traductrice, Eva Bloch, et prête également beaucoup d'attention aux traductions anglaise, italienne, espagnole et allemande. "J'ai écrit mon roman avec beaucoup de sérénité en une année et demie, " se souvient Milan Kundera et ajoute, "et j'ai consacré aux traductions de ce roman, dans la fatigue et sans sérénité, deux années. " Lorsque les lecteurs tchèques ne trouvent le roman chez leurs libraires qu'en 1993. Le monde a connu un changement profond. La situation de Kundera, elle aussi, est différente, mais il est déjà trop tard pour que ce changement transforme sa vie. "En novembre 1989," écrit-il ,"j'ai été envahi par la grande joie due à la fin de l'occupation, mais aussi par la mélancolie: pour moi ce changement est venu trop tard; trop tard pour que je puisse et que je veuille, une fois de plus, renverser ma vie, une fois de plus changer de patrie. " Il faut dire que la version tchèque de L'Immortalité donne l'impression d'être une traduction. On y trouve non seulement de nombreux gallicismes mais aussi des constructions qui donnnent à son langage un caractère neutre, comme si l'auteur s'exprimait dans une langue internationale. "Après l'invasion russe, les lecteurs tchèques ne constituaient que le centième de mon public, tandis que dans les anées 80, ils n'étaient pas plus que le millième, " dit-il. "C'était une situation renversée et triste, mais je devais m'y habituer: mes livres vivaient leurs vies en tant que traductions; en tant que traductions ils étaient lus, critiqués, jugés, acceptés ou rejetés. Je ne pouvais pas ne pas m'occuper de la traduction, et surtout de la traduction française. Vers 1985, j'ai entrepris une révision détaillée de toutes les traductions françaises de mes livres et j'ai consacré à ce travail une énergie qui aurait été suffisante pour la création de deux nouveaux livres. Je tenais absolument à avoir au moins une version de mes romans en langue étrangère que je pourrais considérer comme mienne dans tous les aspects. Et j'ai eu donc une sensation de victoire lorsque j'ai pu, à partir de 1987, faire imprimer dans mes livres publiés chez Gallimard que la traduction française avait la même valeur d'authenticité que le texte tchèque. Je peux me plaindre , mais je n'y changerait rien: mes romans reviennent aujourd'hui en Bohême non pas comme une partie vivante de la littérature tchèque, mais comme un écho qui s'est égaré quelque part, il y a 20 ans, comme une séquelle d'une époque mal aimée et irrémédiablement révolue. Que personne ne me soupçonne que je surestime le rôle que ces romans peuvent jouer, aujourd'hui, dans ma patrie d'autrefois, dix, vingt, même trente ans après leur création. "
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Je ne veux pas vous racontrer le sujet de ce roman construit d'une façon compliquée et ingénieuse. D'ailleurs, l'auteur ne nous laisse jamais plonger dans l'histoire, il n'oublie pas de nous rappeler, de temps en temps, qu'il ne s'agit que d'une oeuvre littéraire et que les personnages dont nous suivons le sort, qui nous émeuvent et nous irritent, ne sont que le fruit de sa fantaisie. Parfois, l'auteur lui- même entre en jeu, devient lui même un des personnages du roman pour en ressortir aussitôt et pour nous donner ses réflexions sur les vies de ses protagonistes. Selon Philippe Sollers, ses vies sont comme enregistrées d'avance sous l'oeil de Dieu-photographe qui a pris la forme d'une indiscrétion permanente. Parfois le lecteur a l'impression de déceler quand même des sympathies et des antipathies de l'auteur à l'égard de ses personnages. Il dessine avec sympathie, on dirait avec amitié, le portrait d'Agnès, héroine du roman, qui un jour obéit à l'appel de la solitude, et par contre il décrit avec une exactitude presque cruelle les aventures de Laura, la soeur d'Agnes. Il présente avec beaucoup de compassion le père d'Agnès avec lequel elle entretient des rapports profonds et il ne ménage pas Paul, le mari d'Agnès, qui, après la mort de celle-ci, épousera sa soeur Laura. Car tel est en somme le sujet de ce roman: une femme qui mène apparemment une vie heureuse, commence, peu à peu, à se détacher des siens comme si elle voulait céder la place à quelqu'un d'autre. Lorsqu'elle meurt dans un accident de voiture, sa place est prise aussitôt par sa soeur qui ne tarde pas à épouser le mari de la morte. Cette histoire, que je viens de simplifier si brutalement, est cependant vue par l'auteur dans sa complexité, mieux, elle fait résurgir le monde intérieur des personnages, les rapports de société, les convenances et les préjugés, des failles de communication, la fragilité des vérités reconnues comme telles, les caprices d'un monde qui trompe et veut être trompé. Le romancier n'hésite pas à donner les noms à ces phénomènes, il parle de l'hypertrophie de l'âme, de l'imagologie, de l'"homo sentimentalis".
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Il cherche les racines historiques de ces phénomènes, il tâche de les expliquer et prend les exemples dans plusieurs grands moments de la culture européenne. Il suit la course effrénée à l'immortalité, qui, elle aussi, fait partie de notre culture. Tel un visiteur étonné, il nous montre un monde où l'image est devenue plus réelle que l'objet, où la raison et la volonté s'estompent, où la démocratie et la lutte pour les droits de l'homme ressemblent étrangement à l'oppression, où les gens vivent pour refléter et non pas pour vivre. Le livre peut être considéré comme un expression de la volonté de ne pas être dupe des pièges que nous tendent notre paresse, notre recherche continue des modèles à suivre, notre préférence pour les solutions faciles. Kundera ne veut pas nous permettre de nous tromper. C'est pourquoi il nous rappelle souvent qu'Agnes, Laura, Paul et autres ne sont que les personnages de roman. Avec lui, le monde et la vie deviennent plus difficiles à vivre, mais l'homme retrouve un peu de cette liberté qui n'est pas et ne sera jamais entièrement conquise.
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