Radio Prague

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Rencontres littéraires
16 Juin, 1997


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Emission qui invite l'auditeur à élargir son horizon littéraire
en réservant une place de choix à la littérature tchèque.

L'Education des jeunes filles en Bohême

Par Vaclav Richter

Michal Viewegh est un écrivain à succès. Relativement jeune, il est pourtant l'auteur de trois bestsellers dont deux ont été portés à l'écran. Ces jours-ci les spectateurs tchèques peuvent voir au cinéma un film réálisé d'après son roman intitulé l'Education des jeunes filles en Bohème. Le livre a été déjà traduit en anglais, en hollandais et en hébreux et actuellement on prépare sa parution en français. Nos auditeurs, eux aussi, auront donc bientôt la possibilité de juger les qualités de cet écrivain qui ne jouit pas toujours des faveurs de la critique, mais qui est un des hommes des lettres tchèques les plus populaires d'aujourd'hui.

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Cette popularité est due sans doute au fait que les lecteurs qui ont lu les deux premiers romans de Michal Viewegh finissent par avoir l'impression de connaître l'auteur depuis longtemps, de le connaître mieux qu'ils ne connaissent les gens qu'ils fþéquentent tous les jours, de connaître jusqu'à sa vie intime. Dans ces oeuvres l'écrivain a exploité sa vie à tel point qu'on peut les considéþer comme des réþits autobiographiques, comme une espèce de confession qui ne cache rien, qui parle au lecteur assez ouvertement des avatars de la vie sexuelle. Le premier roman de Michal Viewegh, qui s'appelle "Belles années jetées au chien", s'inspire de l'enfance et l'adolescence de l'auteur passées dans une ville de province au déclin du régime communiste, "L'Education des jeunes filles en Bohème", son deuxième roman, est une suite libre du récit précédent et il pourrait être considéþé tout simplement comme le deuxième tomme d'une autobiographie. Mais tandis que dans le premier ouvrage l'auteur cache encore son identité sous le nom de Quido, personnage principal, dans l'Education des jeunes filles en Bohème il jette tout camouflage et utilise son propre nom. Dans ce deuxième roman le héros est déjà adulte. Il est marié, père d'une fille et auteur d'un roman. Il enseigne à l'éþole de Zbraslav, une petite ville située tout près de Prague. Sa situation matérielle est loin d'être brillante car les pédagogues dans les années juste après la révolution de 1989 sont le groupe social probablement le moins favorisé. Il perd peu à peu les idéaux avec lesquels il a entamé la carrière d'enseignant. Il se rend compte que la majorité de ses iniciatives tendant à améliorer la situation à l'école, moderniser les méthodes d'enseignement et attirer l'intérêt des élèves, se heurtent à l'hostilité du directeur de l'école et à l'indifférence des organes supérieurs et du ministère. Le roman tourne donc dès les premières pages en une violante satire d'un système scolaire qui ne s'est pas encore débarrassé des survivances totalitaires et qui est déjà embourbé dans d'autres maux. De bons pédagogues désertent leur profession et cherchent des emplois mieux rémunérés, les enseignants au passé communiste tâchent de se racheter en prêtant une attention exagérée à tout ce qui vient de l'Occident, la liberté que certains pédagogues donnent aux élèves frôle l'anarchie, d'autres enseignants cherchent à introduire dans les classes un régime trop sévère et une discipline aveugle vide de sens. Michal Viewegh, qui n'a jamais renié sa veine humoristique, tire de cette confusion poste-révolutionnaire des passages d'un humour corrosif. Un jour, le jeune homme qui a perdu ses idéaux reçoit une offre très séduisante. Moyennant une somme rondelette, il devrait donner des cours de créátion littéþaire à la fille d'un des nouveaux riches de la ville de Zbraslav. Il héþite un moment, mais finalement il accepte car dans sa situation matéþielle, de telles propositions ne se refusent pas. Et c'est au moment où il arrive pour la première fois dans la villa luxueuse où habite la jeune fille à laquelle il doit donner la leçon de style que le véritable roman commence.

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La jeune fille s'appelle Beata et son père est proprétaire de deux hôtels, de deux restaurants, et aussi, comme on l'apprendra plus tard, d'une maison close. Sa réputation n'est pas brillante et ses spéculations sont douteuses. Il a donc beaucoup d'ennemis et il est obligé d'employer deux gardes du corps. Dès le premier jour, l'auteur s'apperçoit qu'on ne l'a pas engagé comme un écrivain susceptible de donner des leçons de style à Beata mais plutôt comme un psychologue pour tirer la jeune femme d'une profonde crise psychique. Les premiers jours elle ne lui parle presque pas et elle ne sort de son silence dépressif que pour lui crier une injure. Découragé, l'auteur veut renoncer à sa nouvelle occupation, mais le père refuse de le lâcher et appuie son insistance en augmentant sa remunération. Nous apprenons que Beata était amoureuse d'un jeune homme et que le père autoritaire a mis fin a cette liaison en engageant l'amant de sa fille comme gigolo dans sa maison close. Peu à peu, suite à un effort incessant et grâce à une stratéþie psychologique qui ne manque pas d'humour, l'auteur réussit à amener la jeune fille au coeur blessé de nouveau à la vie. Beata redevient une jeune fille séduisante et l'auteur tombe amoureux d'elle. Désormais, il ne fait plus avec elle les exercices de style et ses leçons deviennent apprentissage de l'ámour. C'est un amour coupable qui doit se cacher devant le père puissant et dangereux de Beata et devant la jeune femme de l'auteur. Les amants ont beau se rencontrer en cachette, ils n'échapperont pas à l'attention des habitants de la petite ville, avides de cancans et de potins. Des lettres anonymes révèlent au père de Beata et à la femme de l'auteur qu'elle est la nature de cette liaison. L'auteur est chassé de la maison de Beata qui, pour continuer à le voir, devient enseignante, elle aussi, dans la même école que l'écrivain. Mais déjà leur liaison commence à se dénouer. Ils sont suivis par leurs familles avec une telle attention qu'il ne peuvent se rencontrer que de plus en plus rarement. Finalement Beata trouvera un autre amant, puis encore un autre et ainsi de suite. Cela ne résoudra pas cependant les problèmes de sa vie. Tour à tour enseignante passionnée de nouvelles méthodes pédagogiques, militante écologique et membre de la secte des Témoins de Jehovah, elle n'arrivera pas à trouver sa place dans la vie. Et lorsque son père appellera l'auteur de nouveau à venir à son secours, il sera trop tard. Beata se suicidera dans sa voiture en s'écrasant contre un mur de béton.

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En racontant cette histoire qu'il préþente comme un épisode tragique de sa vie, Michal Viewegh n'oublie pas sa vocation d'humoriste. Il cite une idée de Josef Kroutvor: "La mentalité centreuropéenne est caractérisée par deux sensations fondamentales: mélancolie et euphorie. L'une sans l'autre n'est presque pas possible. C'est de la mélancolie que naît le grotesque, c'est le grotesque qui nous laisse mélancoliques."

Au cinéma le roman de Michal Viewegh a perdu beaucoup de son caractère particulier. Le réálisateur Petr Koliha a repris l'histoire et a utilisé souvent les dialogues qu'on trouve dans le livre, mais n'a pas réussi à donner à cette oeuvre littéþaire un langage cinématographique adéquat, malgré le talent des comédiens qui campent les rôles principaux. De plus, ce qui est considéré par le lecteur du roman comme une tragédie authentique, est préþenté à la fin du film comme une simple fiction littéþaire. Dans les dernières séquences on apprend que cette histoire d'amour et la mort de Beata ne sont que le fruit de l'imagination de l'auteur et que la réelle Beata est vivante, a lu le livre et propose à l'auteur de vivre avec elle leur roman d'ámour dans la réálité. Le caractère tragique du livre s'efface, la grandeur du récit et la catharsis disparaissent et le spectateur reste déboussolé. Certes, on trouve cette mise en cause de l'authenticité du réþit également dans le livre de Michal Viewegh. L'auteur évoque l'éventualité que l'histoire de Beata pourrait être aussi un fruit de son invention, mais il ne dit pas au lecteur de ne pas prendre son þécit au séþieux. On peut penser que cette mise en doute qui n'a rien de catéþorique, serait due plutôt au souci d'échapper aux poursuites des personnes réelles qui pourraient se reconnaître dans les personnages du roman. Si ce n'était que de la fiction, pourquoi l'auteur nous aurait-il fait entendre à plusieurs reprises que la base de son roman est très réelle, pourquoi citerait-il à la fin ce passage tiré d'un livre de Daniela Hodrova: "J'écris ce roman pour sauver les vivants, mais aussi pour faire sortir de l'oubli le passé, mes morts, pour sortir de l'oubli moi-même. Quand j'écris, il me reste une petite étincelle d'espoir qu'il y a le chemin de retour, retour à la vie et à la conscience, à la volonté, au visage humain."



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