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NOVEMBRE 14, 1997 |
R E N C O N T R E S L I T T E R A I R E S |
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Franz Kafka et son père "Très cher père, Tu m'a demandé l'autre jour pourquoi je dis que je te crains. Comme d'habitude je n'ai rien su te répondre, en partie justement à cause de la crainte que j'ai de toi, en partie parce qu'il me faut, pour expliquer cette crainte, entrer dans une foule de détails dont je ne pourrais rendre compte oralement avec tant soit peu de cohérence. Et si j'essaie ici de te répondre par écrit, ce ne sera encore que de manière très incomplète, parce que même à l'écrit la crainte et ses conséquences entravent ma relation avec toi et parce que le sujet, par son ampleur, excède de beaucoup ma mémoire et mon entendement." Les paroles que je viens de citer ne sont jamais parvenues à leur destinataire. Le fils qui les a écrites pour alléger l'autorité paternelle qui pesait sur toute sa vie, s'appellait Franz Kafka. La lettre au père a été redigée par Franz Kafka en 1919, donc au moment où il ne lui restait que 5 ans à vivre. Il était âgé de 36 ans et était déjà atteint de tuberculose. La lettre ne peut pas être considérée donc comme la révolte d'un adolescent contre un père autoritaire. Elle est à la fois beaucoup plus et beaucoup moins. D'une part, son auteur se rend à l'évidence qu'il ne pourra pas refaire cette vie qui s'est déroulée à l'ombre de son père et que cette manifestation d'une certaine indépendence d'esprit vient trop tard. D'autre part, il s'efforce d'en faire beaucoup plus qu'un acte d'accusation. Ce qui était conçu donc comme une lettre devient plutôt un bilan, une autobiographie commentée de plus de 100 pages, dont l'auteur cherche à être impartial et lucide. C'est pourquoi d'ailleurs il écrit: "Je ne te crois absolement pas coupable du fait que nous sommes devenus étrangers l'un à l'autre. Mais cette non-culpabilité est aussi la mienne, et tout aussi absolument. " Et il ajoute un peu plus loin: "Mais comme père précisément tu étais trop fort pour moi, d'autant que mes frères étaient morts en bas âge, que les soeurs sont venues bien plus tard et qu'il m'a donc fallu soutenir tout seul le premier choc, ce pour quoi j'étais beaucoup trop faible. " Comment était donc le père de l'écrivain? Hermann Kafka était grand de taille et large de carrure, et différait beaucoup par son aspect physique de son fils chétif. Sa vie professionnelle était une réussite. Après une enfance difficile, il est devenu commerçant et il a su assurer, grâce à un travail infatigable, une existence aisée à sa grande famille à laquelle il allait léguer une grande maison de rapport. Les liens entre ce respectable Juif pragois et son fils étaient très complexes. Tout en lui vouant une grande admiration, Franz le considérait comme responsable malgré lui de sa vie gâchée. Dans la lettre Franz procède avec une rigueur, parfois presque insoutenable, à l'analyse détaillée des relations entre le père et le fils et il y ajoute aussi l'analyse psychologique de soi-même. Tout cela est illustré par de nombreux exemples et épisodes qui font de cette longue lettre un récit de toute une vie. "De ton fauteil tu gouvernais le monde, écrit-il entre autres. Ton opinion était la bonne, toute autre était démente, extravagante, meschugge, anormale. Si grande était ta confiance en toi que tu pouvais manquer à la plus élémentaire logique sans cesser pour autant d'avoir raison. (...) Tu étais capable par exemple de vitupérer contre les Tchèques, puis contre les Allemands, puis contre les Juifs, et ce non seulement à propos de détails, mais à propos de tout, si bien que pour finir il ne restait plus personne en dehors de toi. Tu acquis à mes yeux cette dimension énigmatique qu'ont tous les tyrans, dont la raison fait autorité en vertu d'un droit fondé sur leur personne et non sur la pensée. C'est du moins ce qu'il me semblait. " Et le fils continue sur le même ton de reprocher à son père d'avoir déprécié avec arrogance tous les jugements de son fils, d'avoir chassé tous les amis de son choix, d'user mal de son talent pédagogique qui aurait pu être utile à un être plus fort, mais qui était néfaste pour le garçon hypersensible qu'était Franz. Il montre le père à table, lorsque celui-ci ordonne à tous comment ils doivent se comporter, sans respecter, lui même, les régles élémentaires de la bonne conduite. "Le monde dès lors m'apparut divisé en trois, constate Franz, un monde où je vivais en esclave, sous des lois qui n'avaient été forgées que pour moi et auxquelles, par-dessus le marché, sans savoir pourquoi, je ne pouvais jamais satisfaire pleinement; un deuxième monde, infiniment éloigné du mien, dans lequel tu vivais, occupé à gouverner, à distribuer les ordres et à te mettre en colère parcequ'ils n'étaient pas suivis; un troisième monde enfin, où le reste des gens vivait heureux, ignorant des ordres et de l'obéissance. " Selon le biographe de Kafka, Max Brod, bien que la lettre au père ait été écrite avec la dernière franchise et pour élucider seulement la situation donnée, "sa vérité demeure subjective et son contenu paraît sujet à bien des ambiguités et des obscurités lorsqu'on le confronte avec la réálité des faits. La perspective semble parfois faussée, des prémisses sans preuves se glissent dans l'exposé et se combinent avec les données. " Max Brod constate cependant que le contraste des caractères du père et du fils sont nettement dessinés. Franz était capable, selon son biographe de comprendre et d'apprécier les mérites paternels et même les admirer, mais le père était séparé de son fils par sa nature, sans qu'il y ait eu faute de sa part. "Je savais déjà, sans connaître ses carnets, écrit-il, que c'était là la blessure la plus douloureuse de mon ami; combien de fois ai-je essayé de lui prouver qu'il surestimait son père et que son excès d'humilité était absurde. " Et Max Brod de s'interroger quelle valeur Kafka pouvait attacher à l'approbation de son père et il conclut que la nécessité de de cette approbation était pour Franz un sentiment ou se brisaient tous les raisonnements. Elle était ce "poids général de l'angoisse, de la faiblesse, du mépris de soi-même" qui s'est maintenu jusque dans ses dernières années. Dans sa lettre Franz fait aussi le bilan de toutes ses tentatives de libération, d'évasion loin de l'áutorité paternelle. Ses amitiés, son engouement subit pour le judaisme, sa profession, deux essais de mariage et, bien sûr, son oeuvre littéraire, tout cela s'inscrit dans cet élan d'évasion qui se brisait contre cette statue incontournable qu'était Hermann Kafka. Comme si tout ce que Franz faisait, lui était dicté, d'une part, par l'envie de se libérer, d'autre part, par le besoin de se faire aimer et respecter par ce père involontairement responsable de l'échec de tout ce que le fils a entrepris, de cette vie que Franz Kafka considère comme ratée. Pendant la lecture de la lettre on sent cependant que malgré l'amertume et l'incompréhension, il y a toujours un lien très fort qui unit le père et le fils. Franz se souvient aussi des moments qui justifient ce sentiment profond, des moments où l'amour et la bonté se faisaient jour. "C'était par exemple l'été, jadis, se souvient-il, quand il faisait très chaud et que je te voyais, fatigué, faire une petit somme après le déjeuner, le coude appuyé sur le comptoir du magazin; ou le dimanche, quand tu venais, harrassé, nous rejoindre en villégiature; ou lorsque mère était gravement malade et que tu te retenais à l'armoire à livres, tout frissonnant de pleurs; ou encore, pendant ma dernière maladie, quand tu venais sans bruit vers la chambre d'Ottla et que, t'arrêtant sur le seuil, tu tendais simplement le cou pour me voir alité et me faire un salut de la main plein de délicatesse. A de tels moments on s'allongeait pour pleurer de bonheur, et on pleure aujourd'hui encore en l'écrivant. " Lors de la rédaction de la lettre, Franz avait l'âge ou les fils en général parviennent à comprendre leurs pères, car souvent, ils ont eux même, une famille. A 36 ans, Kafka néanmoins cherchait toujours à comprendre, à accuser, à pardonner son père. La lettre qu'il n'a pas eu le courrage de donner à son destinataire en est un témoignage poignant. Déjà en l'écrivant il s'interrogeait sur son utilité. "Naturellement, les choses ne peuvent s'arranger dans la réálité comme les preuves dans ma lettre, a-t-il écrit, la vie est plus qu'un jeu de patience; mais avec le correctif qu'imposerait cette objection, correctif que je ne peux ni ne veux développer ici, il me semble que je suis parvenu malgré tout à quelque chose qui serre la vérité d'assez près pour nous apaiser un peu, toi et moi, et nous rendre plus légers le vivre et le mourir. " © Copyright 1997 Radio Prague All Rights Reserved Please send us your comments. RP Home / RP en francais / Faits et evenements |
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