Rencontres littéraires
10 Juin, 1997
[ 30 Mai ] [ 16 Mai ] [ 5 Mai ]
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Emission qui invite l'auditeur à élargir son
horizon littéraire en réservant une place de choix à la littérature tchèque. |
Je vous ai parlé dans cette rubrique du livre "La Clef des songes" de Ludvik Vaculik. Aujourd'hui, j'aimerais revenir encore sur un épisode de ce livre susceptible d'intéþesser les auditeurs francophones. Il s'agit des passages dans lesquels Ludvik Vaculik déþrit, avec l'originalité qui lui est propre, la visite à Prague de la petite-amie de son fils Martin, émigré en France. Cette visite donne à Ludvik Vaculik la possibilité de se rendre compte des difféþences entre les cultures et les civilisations, de comparer les deux mondes divisés par le rideau de fer, de réfléchir sur le caractère français, sur ses rapports vis-à-vis de son fils et de sa sa famille et aussi sur ses rapports vis-à-vis des femmes. Il a aussi l'occasion de voir sa propre situation, le monde dans lequel il vit et aussi lui-même par les yeux de cette jeune femme française qui va devenir dans quelques mois femme de son fils.
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"A l'aéroport, j'ai reconnu Isabelle tout de suite, " écrit Ludvik Vaculik le 8 août 1979. "Elle est restée la dernière et elle me souriait de loin. Elle est mince, grande, elle a des cheveux foncés coupés comme un garçon, le teint plutôt sombre, le nez expressif et le menton aigu - une femme oiseau. Ce n'est pas une Suzette qui offrirait tout de suite ses charmes, mais Isabelle, discrète, observatrice, réþervée. Elle est entrée chez nous en femme responsable, comme si elle avait l'intention (...) de ne pas se montrer étonnée, de ne pas émettre de jugement. Elle est venue se préþenter: la fiancée. Quand je l'ai eue toisée de la tête au pieds, évaluée, j'ai seulement eu le sentiment que notre Martin devrait déjà être adulte. C'est bizarre. " En rencontrant sa future belle-fille, l'auteur oublie les þéserves qu'il a formulées dans son livre déja à son sujet. Il y a quelques semaines encore, il s'étonnait qu'Isabelle, cette femme qu'il supposait intelligente, puisse lui demander dans une lettre qu'il s'adresse au préþident de la République, Gustav Husak, et lui demande d'intervenir pour þésoudre les problèmes de citoyenneté de son fils Martin en France. Il n'arrivait pas à comprendre qu'Isabelle ne voyait pas qu'une telle intervention, faite auprès du dirigeant suprême d'un régime totalitaire par un contestateur et dissident connu, ne pourrait qu'agraver la situation de Martin. Mais, cela encore, ce manque de compréhension inatendue pour les problèmes d'un pays occupé et soumis à un réþime totalitaire, était un des aspects de la division du monde par le rideau de fer. La jeune femme que Ludvik Vaculik a trouvée à l'aéroport, vient aussi comme la messagère d'un rapprochement entre le père et le fils. Ludvik Vaculik avoue à plusieurs endroits du livre que ces rapports vis-à-vis de son fils sont plutôt problématiques. Dans une lettre adressée de l'exil à sa famille, Martin explique ainsi son silence: "Je n'ai pas écrit, parce que j'aurais été tenté de manifester un sentiment. Ce sentiment est mon agressivité envers papa, les causes en sont multiples. J'en serais soulagé, pas lui. J'ai l'impression que son éducation m'a fait plus de torts que de bien, mais puisque pour l'instant je vois mieux les torts que le bien, je ne suis pas bon juge, c'est le moins qu'on puisse dire..."
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En 1979, Isabelle a 28 ans, elle est professeur de mathématiques. Elle a aidé l'emigré tchèque Martin pendant ses études en France. Les parents d'Isabelle sont morts en 1978 dans un accident de voiture. Elle a trois frères et soeurs et une grand-mère, propriétaire de dix salles de cinéma, à laquelle on était obligée d'abord de cacher les origines modestes de Martin. La situation de Martin n'a été dévoilée qu'après la mort des parents d'Isabelle. Après cet événement tragique, la famille a été mise au courant de la liaison de Martin avec Isabelle et, face à la tragédie, les barrières sociales ont perdu leur importance et le mariage de Martin avec Isabelle est devenu possible. Tout d'abord l'auteur présente à sa future belle-fille les splendeurs de Prague. Il écrit avec une satisfaction qu'il ne cherche pas à cacher. " J'ai rusé: de l'aéroport je l'ai amenée au Château, elle a rencontré Prague directement, face-à-face, et j'ai vu qu'elle était impressionnée. J'ai décidé de ne pas lui parler de la situation, de seulement répondre aux questions à mesure qu'elles se poseront. " Le regard scrutateur de Ludvik Vaculik suit les réactions d'Isabelle à la réálité tchèque. Lorsqu'Isabelle remarque que toutes les maisons sont sales, il réagit comme si c'était une provocation. "Après combien d'années repeint-on les maisons à Paris?" demande-t-il? Isabelle pense qu'on repeint les maisons parisiennes à peu près tous les dix ans. "Mais cette rue, pardi, a été repeinte il y a deux ans", dit Ludvik Vaculik sans réussir à donner, par cette constation, aux sombres façades pragoises l'éclat des maisons parisiennes. Comme aucun membre de la famille Vaculik ne parle bien le français, on doit surmonter certains problèmes de communication. Vaculik se débrouille et traduit "pardi" par "damn it", "la jaunisse" par "hepatitis", mais il y a aussi les problèmes du vocabulaire speþifiquement tchèque. La famille cherche par exemple à faire comprendre à la jeune Française la difféþences entre les mots "blbec" et "blb". "C'était assez difficile à expliquer, " constate Vaculik, "il se fait que "blbec" désigne un état momentané d'idiotie, tandisque que "blb", c'est quand on est con de sa naissance jusqu'à sa mort. Je peux être par exemple "blbec" maintenant, par contre "blb" est une haute fonction politique. Isabelle nous regardait bouche bée, sa poitrine frémissait, elle pouffait de rire, incrédule. "
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Ainsi, Isabelle poursuit son apprentissage de la vie sous le communisme. Ludvik Vaculik lui achète un plan de Prague et elle se hasarde dans les rues de la capitale. D'abord elle se perd, mais finalement elle arrive à se retrouver dans le système compliqué et toujours changeant des trams pragois. L'écrivain l'amène aussi au café Slavia et la préþente à ses amis intellectuels. Il se pose des questions au sujet de la jeune femme. Il se demande quels sont ses intérêts, si elle aime l'architecture, la peinture où la musique. Il se promène avec elle et la préþente à une parente, la tante Cilka, qui épie avec une curioþité assez naÍve toute les réactions de la jeune Française et pose à Ludvik Vaculik les questions de ce genre: "Comment trouve-t-elle Prague? Tu l'a amenée déjà à Petrin? ... elle s'amuserait bien, dans le labyrinthe et en se regardant dans les glaces obliques?" Finalement l'auteur, à bout de patience, s'écrie: "Mon dieu, tente Cilka, Isabelle est une femme adulte!" La tante, imperturbable, conclut:" Mais là-bas, tout le monde s'amuse, les jeunes comme les vieux. " L'écrivain ámène Isabelle à un concert d'orgue et il aimerait lui offrir quelques chose. Isabelle ne cache pas son admiration pour les bijoux grenats tchèques, mais elle ne trouve presque rien dans les magazins. L'auteur explique amèrement: "La viande est livrée deux fois par semaine, l'or une fois par mois. " Désespéré, il invite Isabelle à l'église Saint-Jacques pour écouter un concert d'orgue. "Dis-lui, du moins, " insiste la tante Cilka, "que c'est le meilleur orgue de toute l'Europe. " "Merde, tante Cilka, " répond l'écrivain et constate avec une certaine amertume: "En fait je ne l'ai pas dit, mais j'aurais dû. Parce que j'ai ressenti une soudaine honte, de tout. Dans quel cul asiatique disparaît tout le "merveilleux travail des braves ouvriers tchèques?" Une certaine amertume transparaît aussi dans la réflexion sur le monde occidental que Vaculik fait pendant la visite d'Isabelle. Il parle de la conscience nationale, je cite, "en l'absence de laquelle les Nations sont Bêtes. Elles hurlent, renversent et rétablissent ce qu'elles veulent, tournent dans tous les sens, exécutent n'importe quoi, roulent vite, consomment trop d'essence, polluent les mers et les airs. Une société qui se laisse influencer par le pétrole et par Khomeiny à tel point qu'elle s'intéþessse à la position de la femme dans le monde islamique et publie des best-sellers sur ce sujet, ne s'intéþesse en réalité à rien! Ces poltrons d'Occidentaux n'ont encore une fois rien compris et ils sont loin au-dessous de notre degré de connaissance. Oh non, par rapport à eux, nous ne nous sentons pas plus pauvres, nous ne demandons pas qu'on nous plaigne, notre péché actuel est difféþent: nous les observons malicieusement, en nous répétant: Tant pis pour eux. " Mais Ludvik Vaculik vit avec Isabelle aussi des moments agréables. Lorsquíil déniche dans une joaillerie deux colliers grenats tchèques, l'un simple, beau et peu cher, formé de trois petites étoiles, et l'autre massif, laid et beaucoup plus cher, il laisse Isabelle choisir et la fait soumettre à une épreuve: "Isabelle n'a pas hésité longtemps, "constate-t-il. " Elle a regreté que la chose plus chère ne soit pas plus jolie, et s'est fait mettre autour du cou les trois petites étoiles. Un beau geste de modestie et de goût, pensais-je, mais où en sommes-nous avec la sincérité? 'Isabelle, ' demandai-je, 'si l'autre bijoux était aussi beau que celui-ci, l'aurais-tu pris?' - 'Certainement, ' répondit-elle. 'Et tu l'aurais accepté de nous?' 'Certainement, ' fit-elle encore avec un sourire malicieux. "
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Le 20 août, l'áuteur et la tante Cilka accompagnent Isabelle à l'aéroport. La tante veut voir l'aéroport une fois dans sa vie. "Lui as-tu demandé, si elle trouvait Prague belle? "interroge-t- elle l'auteur. " "Non, je n'ai pas demandé, " répond l'écrivain. Elle hoche la tête. "Moi, je lui aurait demandé. " "Alors, vas-y, " dit l'écrivain rudement. "Comment veux-tu que je le fasse, si je ne connais pas sa langue?" dit tante Cilka.
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