CHAPITRES DE L'HISTOIRE 11 AOÛT, 1999
  Un programme consacré aux grands moments de l'histoire tchèque.

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Par Jaroslava Gissübelová

La mort tragique du cofondateur de la Tchécoslovaquie Milan Rastislav Stefanik

Une figure légendaire de notre histoire moderne qui ne cesse de surprendre par l'étendue de ses activités et dont la mort reste entourée, même 80 ans après, de mystère, est celle de Milan Rastislav Stefanik, un Slovaque fixé en France, astronome, général de l'armée française, homme politique, cofondateur de la République tchécoslovaque en 1918.

Au mois de mai de cette année, nous avons évoqué le 80ème anniversaire du décès tragique de Milan Rastislav Stefanik, lors d'un accident d'avion qui le ramenait de l'Italie dans son pays natal, la Slovaquie. Un monument érigé sur le lieu de la catastrophe, à Bradlo dans la banlieue de Bratislava, rappelle les mérites de Stefanik pour la naissance du premier Etat indépendant des Tchèques et des Slovaques. Les circonstances de sa mort tragique n'ont jamais été entièrement élucidées et des mythes ne cessent de l'entourer. La version propagée pendant la Seconde Guerre mondiale par le régime collaborateur slovaque affirme que l'avion de Stefanik, ministre des Affaires militaires, a été abattu sur l'injonction du Président Edvard Benes, à cause de prétendues divergences des conceptions des deux hommes politiques concernant l'organisation étatique de la Tchécoslovaquie.

Cette version a été remise sur le tapis ces derniers jours, en rapport avec un document confidentiel que le Président tchèque, Vaclav Havel, a remis à son homologue slovaque, Rudolf Schuster, lors de sa visite, le mois dernier, à Prague. De source non-officielle, il devait s'agir d'une lettre du médecin militaire Kadelik, avec des citations des résultats de l'autopsie. Il en découle que l'équipage de l'avion de Stefanik est mort des suites de l'accident. L'autopsie n'a montré aucune trace laissée par une arme à feu.

Pourtant, selon l'historien slovaque, Ivan Kamenec, le rapport d'autopsie ne fournit pas de preuves suffisantes pour réfuter la version des milieux nationalistes selon laquelle l'avion a été abattu, puisque leur version dit que l'avion, non pas le général, a été atteint. L'historien slovaque ne croit pourtant pas cette version. Compte tenu de la situation d'alors, il l'a considère comme absurde et illogique. Au moment où l'avion de Stefanik retournant de l'Italie s'est écrasé, une guerre contre l'Armée rouge hongroise occupant une partie du pays sévissait en Slovaquie. La mission militaire italienne aidait les unités tchécoslovaques, il était donc absolument impensable que les dirigeants de la Tchécoslovaquie donnent l'ordre de tirer sur Stefanik, d'autant qu'il était citoyen français et que trois officiers italiens étaient avec lui à bord de l'avion. Ce n'était pas du tout les manières de Masaryk et de Benes, souligne l'historien slovaque Kamenec. N'empêche que 80 ans après sa mort tragique, Stefanik reste pour des nationalistes slovaques un patriote trahi, tandis que pour les anciens fédéralistes, un grand partisan de l'idée de l'unité des Tchèques et des Slovaques. Qui était, au fait, Milan Rastislav Stefanik?

Stefanik, né en 1880 en Slovaquie, à Kosariska, était issu d'une modeste famille de pasteur évangélique. Il s'est fait inscrire aux Hautes études techniques à Prague, où il a fait la connaissace du futur président tchécoslovaque, Tomas Garrigue Masaryk. Parti en France poursuivre ses études d'astronomie, il est devenu élève du professeur Jansen, à Meudon. En 1912, il a obtenu la citoyenneté française. En 1914, il est entré dans l'armée française et parti sur le front en Serbie. Blessé et contraint de quitter, en 1915, le champ de bataille, il va dorénavant militer dans le cadre de la résistance tchécoslovaque étrangère, à Paris. En tant que cofondateur et vice-président du Conseil national tchécoslovaque, il s'est concentré sur l'organisation des légions. Son charisme ouvrait les portes des milieux politiques occidentaux à l'idée d'une Tchécoslovaquie indépendante. Outre ce succès sur le champ diplomatique, il réussissait à attirer pour l'idée d'une République tchécoslovaque des volontaires en Russie, aux Etats-Unis et en Italie. En juin 1918, Stefanik a été nommé général de l'armée française. La même année, il a été décoré de l'ordre de la Légion d'honneur.

L'avenir de ses activités au sein de la nouvelle république, à la naissance de laquelle il avait apporté une contribution considérable, a cependant été incertain. Pendant qu'il séjournait en Russie dans le poste de ministre des Affaires militaires, poste qui devait être bientôt supprimé, tous les postes politiques décisifs ont été entretemps occupés à Prague. Plus que de la politique, Stefanik a cependant rêvé de l'astronomie, mais ce souhait allait rester inaccompli. Le 4 mai 1919, il a trouvé la mort dans son avion.

Si la guerre n'avait pas éclaté, Stefanik n'aurait probablement jamais abandonné sa grande passion, l'astronomie. Déjà avant la guerre, il était un astronome expérimenté, comme le confirmait le Bureau des longitudes parisien. Sur recommandation du professeur Jansen, Stefanik a entrepris des expéditions d'observations astronomiques au sommet de Mont Blanc, ensuite en Espagne, en Russie, et, en 1909, en Algérie et en Tunisie.

En 1910, il s'est rendu en Polynésie, pour y observer la comète Halley et l'éclipse de soleil. La nuit tant attendue du 18 à 19 mai 1910, où la comète Halley s'approchait, après 76 ans, de la Terre, n'a cependant apporté rien de spécial. Les conditions n'ont pas été bonnes pour l'observation et la Terre est passée par sa queue sans catastrophe quelconque. Le principal objectif de Stefanik en Polynésie a cependant été l'observation de l'éclipse de soleil. Cette fois-ci, la chance a été favorable à l'astronome slovaque et il a pu décrire à l'Académie française ses observations du 21 avril 1911 : vers 9 heures 36, l'obscurité profonde s'est abattue sur la Terre. C'était le début de l'éclipse totale... Les indigènes sont restés muets de peur, l'écho des vagues se heurtant sur les rochers a faibli, les fleurs se sont fermées comme à la tombée de la nuit, les papillons s'asseyaient silencieusement sur les fleurs, et on n'entendait que la crecelle du grillon... Mon âme éprouvait elle-aussi une profonde sensation d'une apparition insolite, de la majesté...

Séduit par le charme de l'éclipse de soleil, Stefanik est parti, en 1912, au Brésil, où il l'a observée en présence du Président brésilien de l'époque. Ce séjour, couronné d'une série d'hommage publics, a marqué le point culminant de ses travaux scientifiques. La Première Guerre mondiale, déjà imminente, allait mettre fin à sa brillante carrière d'astronome et de savant.


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