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Par Jaroslava Gissübelová
La mort tragique du cofondateur de la Tchécoslovaquie Milan Rastislav Stefanik
Une figure légendaire de notre histoire moderne qui ne cesse de
surprendre par l'étendue de ses activités et dont la mort reste
entourée, même 80 ans après, de mystère, est celle de Milan Rastislav
Stefanik, un Slovaque fixé en France, astronome, général de l'armée
française, homme politique, cofondateur de la République
tchécoslovaque en 1918.
Au mois de mai de cette année, nous avons évoqué le 80ème anniversaire
du décès tragique de Milan Rastislav Stefanik, lors d'un accident
d'avion qui le ramenait de l'Italie dans son pays natal, la Slovaquie.
Un monument érigé sur le lieu de la catastrophe, à Bradlo dans la
banlieue de Bratislava, rappelle les mérites de Stefanik pour la
naissance du premier Etat indépendant des Tchèques et des Slovaques.
Les circonstances de sa mort tragique n'ont jamais été entièrement
élucidées et des mythes ne cessent de l'entourer. La version propagée
pendant la Seconde Guerre mondiale par le régime collaborateur
slovaque affirme que l'avion de Stefanik, ministre des Affaires
militaires, a été abattu sur l'injonction du Président Edvard Benes, à
cause de prétendues divergences des conceptions des deux hommes
politiques concernant l'organisation étatique de la Tchécoslovaquie.
Cette version a été remise sur le tapis ces derniers jours, en rapport
avec un document confidentiel que le Président tchèque, Vaclav Havel,
a remis à son homologue slovaque, Rudolf Schuster, lors de sa visite,
le mois dernier, à Prague. De source non-officielle, il devait s'agir
d'une lettre du médecin militaire Kadelik, avec des citations des
résultats de l'autopsie. Il en découle que l'équipage de l'avion de
Stefanik est mort des suites de l'accident. L'autopsie n'a montré
aucune trace laissée par une arme à feu.
Pourtant, selon l'historien slovaque, Ivan Kamenec, le rapport
d'autopsie ne fournit pas de preuves suffisantes pour réfuter la
version des milieux nationalistes selon laquelle l'avion a été abattu,
puisque leur version dit que l'avion, non pas le général, a été
atteint. L'historien slovaque ne croit pourtant pas cette version.
Compte tenu de la situation d'alors, il l'a considère comme absurde et
illogique. Au moment où l'avion de Stefanik retournant de l'Italie
s'est écrasé, une guerre contre l'Armée rouge hongroise occupant une
partie du pays sévissait en Slovaquie. La mission militaire italienne
aidait les unités tchécoslovaques, il était donc absolument impensable
que les dirigeants de la Tchécoslovaquie donnent l'ordre de tirer sur
Stefanik, d'autant qu'il était citoyen français et que trois officiers
italiens étaient avec lui à bord de l'avion. Ce n'était pas du tout
les manières de Masaryk et de Benes, souligne l'historien slovaque
Kamenec. N'empêche que 80 ans après sa mort tragique, Stefanik reste
pour des nationalistes slovaques un patriote trahi, tandis que pour
les anciens fédéralistes, un grand partisan de l'idée de l'unité des
Tchèques et des Slovaques. Qui était, au fait, Milan Rastislav
Stefanik?
Stefanik, né en 1880 en Slovaquie, à Kosariska, était issu d'une
modeste famille de pasteur évangélique. Il s'est fait inscrire aux
Hautes études techniques à Prague, où il a fait la connaissace du
futur président tchécoslovaque, Tomas Garrigue Masaryk. Parti en
France poursuivre ses études d'astronomie, il est devenu élève du
professeur Jansen, à Meudon. En 1912, il a obtenu la citoyenneté
française. En 1914, il est entré dans l'armée française et parti sur
le front en Serbie. Blessé et contraint de quitter, en 1915, le champ
de bataille, il va dorénavant militer dans le cadre de la résistance
tchécoslovaque étrangère, à Paris. En tant que cofondateur et
vice-président du Conseil national tchécoslovaque, il s'est concentré
sur l'organisation des légions. Son charisme ouvrait les portes des
milieux politiques occidentaux à l'idée d'une Tchécoslovaquie
indépendante. Outre ce succès sur le champ diplomatique, il
réussissait à attirer pour l'idée d'une République tchécoslovaque des
volontaires en Russie, aux Etats-Unis et en Italie. En juin 1918,
Stefanik a été nommé général de l'armée française. La même année, il a
été décoré de l'ordre de la Légion d'honneur.
L'avenir de ses activités au sein de la nouvelle république, à la
naissance de laquelle il avait apporté une contribution considérable,
a cependant été incertain. Pendant qu'il séjournait en Russie dans le
poste de ministre des Affaires militaires, poste qui devait être
bientôt supprimé, tous les postes politiques décisifs ont été
entretemps occupés à Prague. Plus que de la politique, Stefanik a
cependant rêvé de l'astronomie, mais ce souhait allait rester
inaccompli. Le 4 mai 1919, il a trouvé la mort dans son avion.
Si la guerre n'avait pas éclaté, Stefanik n'aurait probablement jamais
abandonné sa grande passion, l'astronomie. Déjà avant la guerre, il
était un astronome expérimenté, comme le confirmait le Bureau des
longitudes parisien. Sur recommandation du professeur Jansen, Stefanik
a entrepris des expéditions d'observations astronomiques au sommet de
Mont Blanc, ensuite en Espagne, en Russie, et, en 1909, en Algérie et
en Tunisie.
En 1910, il s'est rendu en Polynésie, pour y observer la comète Halley
et l'éclipse de soleil. La nuit tant attendue du 18 à 19 mai 1910, où
la comète Halley s'approchait, après 76 ans, de la Terre, n'a
cependant apporté rien de spécial. Les conditions n'ont pas été bonnes
pour l'observation et la Terre est passée par sa queue sans
catastrophe quelconque. Le principal objectif de Stefanik en Polynésie
a cependant été l'observation de l'éclipse de soleil. Cette fois-ci,
la chance a été favorable à l'astronome slovaque et il a pu décrire à
l'Académie française ses observations du 21 avril 1911 : vers 9 heures
36, l'obscurité profonde s'est abattue sur la Terre. C'était le début
de l'éclipse totale... Les indigènes sont restés muets de peur, l'écho
des vagues se heurtant sur les rochers a faibli, les fleurs se sont
fermées comme à la tombée de la nuit, les papillons s'asseyaient
silencieusement sur les fleurs, et on n'entendait que la crecelle du
grillon... Mon âme éprouvait elle-aussi une profonde sensation d'une
apparition insolite, de la majesté...
Séduit par le charme de l'éclipse de soleil, Stefanik est parti, en
1912, au Brésil, où il l'a observée en présence du Président brésilien
de l'époque. Ce séjour, couronné d'une série d'hommage publics, a
marqué le point culminant de ses travaux scientifiques. La Première
Guerre mondiale, déjà imminente, allait mettre fin à sa brillante
carrière d'astronome et de savant.
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